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Une génération ne se définit-elle que par rapport à celle(s) qui la précède(nt) ? -1-

Voici le sujet que nous avons travaillé avec mes étudiants. Au cours de notre réflexion, il est apparu nécessaire de convoquer en référence la génération de 1830, et en particulier ce célèbre texte de Musset, extrait des Confessions d'un enfant du siècle.

Rappel : les dates à connaître pour la compréhension de ce texte :
1789 Révolution. Instauration de la République
1804-1815 Empire : Napoléon Ier
1815 - 1830 Restauration : Louis XVIII monte sur le trône, retour de la dynastie régnante avant la Révolution
1830 : Révolution de Juillet. Au lieu de permettre un retour à la République, cette révolution conduit à un nouveau système monarchique : la Monarchie de Juillet.

"Pendant les guerres de l’empire, tandis que les maris et les frères étaient en Allemagne, les mères inquiètes avaient mis au monde une génération ardente, pâle, nerveuse. Conçus entre deux batailles, élevés dans les collèges aux roulements de tambours, des milliers d’enfants se regardaient entre eux d’un œil sombre, en essayant leurs muscles chétifs. De temps en temps leurs pères ensanglantés apparaissaient, les soulevaient sur leurs poitrines chamarrées d’or, puis les posaient à terre et remontaient à cheval.
Un seul homme était en vie alors en Europe ; le reste des êtres tâchait de se remplir les poumons de l’air qu’il avait respiré. Chaque année, la France faisait présent à cet homme de trois cent mille jeunes gens ; et lui, prenant avec un sourire cette fibre nouvelle arrachée au cœur de l’humanité, il la tordait entre ses mains, et en faisait une corde neuve à son arc ; puis il posait sur cet arc une de ces flèches qui traversèrent le monde, et s’en furent tomber dans une petite vallée d’une île déserte, sous un saule pleureur.
Jamais il n’y eut tant de nuits sans sommeil que du temps de cet homme ; jamais on ne vit se pencher sur les remparts des villes un tel peuple de mères désolées ; jamais il n’y eut un tel silence autour de ceux qui parlaient de mort. Et pourtant jamais il n’y eut tant de joie, tant de vie, tant de fanfares guerrières dans tous les cœurs ; jamais il n’y eut de soleils si purs que ceux qui séchèrent tout ce sang. On disait que Dieu les faisait pour cet homme, et on les appelait ses soleils d’Austerlitz. Mais il les faisait bien lui-même avec ses canons toujours tonnants, et qui ne laissaient de nuages qu’aux lendemains de ses batailles.
C’était l’air de ce ciel sans tache, où brillait tant de gloire, où resplendissait tant d’acier, que les enfants respiraient alors. Ils savaient bien qu’ils étaient destinés aux hécatombes ; mais ils croyaient Murat invulnérable, et on avait vu passer l’empereur sur un pont où sifflaient tant de balles, qu’on ne savait s’il pouvait mourir. Et quand même on aurait dû mourir, qu’était-ce que cela ? La mort elle-même était si belle alors, si grande, si magnifique, dans sa pourpre fumante ! Elle ressemblait si bien à l’espérance, elle fauchait de si verts épis qu’elle en était comme devenue jeune, et qu’on ne croyait plus à la vieillesse. Tous les berceaux de France étaient des boucliers ; tous les cercueils en étaient aussi ; il n’y avait vraiment plus de vieillards ; il n’y avait que des cadavres ou des demi-dieux.
[...]
 Les enfants sortirent des collèges, et ne voyant plus ni sabres, ni cuirasses, ni fantassins, ni cavaliers, ils demandèrent à leur tour où étaient leurs pères. Mais on leur répondit que la guerre était finie, que César était mort, et que les portraits de Wellington et de Blücher étaient suspendus dans les antichambres des consultats et des ambassades, avec ces deux mots au bas : Salvatoribus mundi.
Alors s’assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse. Tous ces enfants étaient des gouttes d’un sang brûlant qui avait inondé la terre ; ils étaient nés au sein de la guerre, pour la guerre. Ils avaient rêvé pendant quinze ans des neiges de Moscou et du soleil des Pyramides ; on les avait trempés dans le mépris de la vie comme de jeunes épées. Ils n’étaient pas sortis de leurs villes, mais on leur avait dit que par chaque barrière de ces villes on allait à une capitale d’Europe. Ils avaient dans la tête tout un monde ; ils regardaient la terre, le ciel, les rues et les chemins ; tout cela était vide, et les cloches de leurs paroisses résonnaient seules dans le lointain.
[...]

Les enfants regardaient tout cela, pensant toujours que l’ombre de César allait débarquer à Cannes et souffler sur ces larves ; mais le silence continuait toujours, et l’on ne voyait flotter dans le ciel que la pâleur des lis. Quand les enfants parlaient de gloire, on leur disait : Faites-vous prêtres ; quand ils parlaient d’ambition : Faites-vous prêtres ; d’espérance, d’amour, de force, de vie : Faites-vous prêtres.
Cependant, il monta à la tribune aux harangues un homme qui tenait à la main un contrat entre le roi et le peuple ; il commença à dire que la gloire était une belle chose, et l’ambition et la guerre aussi ; mais qu’il y en avait une plus belle, qui s’appelait la liberté.
Les enfants relevèrent la tête et se souvinrent de leurs grands-pères, qui en avaient aussi parlé.
[...]

Trois éléments partageaient donc la vie qui s’offrait alors aux jeunes gens : derrière eux un passé à jamais détruit, s’agitant encore sur ses ruines, avec tous les fossiles des siècles de l’absolutisme ; devant eux l’aurore d’un immense horizon, les premières clartés de l’avenir ; et encore ces deux mondes... quelque chose de semblable à l’Océan qui sépare le vieux continent de la jeune Amérique, je ne sais quoi de vague et de flottant, une mer houleuse et pleine de naufrages, traversée de temps en temps par quelque blanche voile lointaine ou par quelque navire soufflant une lourde vapeur ; le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l’avenir, qui n’est ni l’un ni l’autre et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l’on ne sait, à chaque pas qu’on fait, si l’on marche sur une semence ou sur un débris.
Voilà dans quel chaos il fallut choisir alors ; voilà ce qui se présentait à des enfants pleins de force et d’audace, fils de l’empire et petits-fils de la révolution.
Or, du passé, ils n’en voulaient plus, car la foi en rien ne se donne ; l’avenir, ils l’aimaient, mais quoi ? comme Pygmalion Galathée ; c’était pour eux comme une amante de marbre, et ils attendaient qu’elle s’animât, que le sang colorât ses veines.
Il leur restait donc le présent, l’esprit du siècle, ange du crépuscule, qui n’est ni la nuit ni le jour ; ils le trouvèrent assis sur un sac de chaux plein d’ossements, serré dans le manteau des égoïstes, et grelottant d’un froid terrible. L’angoisse de la mort leur entra dans l’âme à la vue de ce spectre moitié momie et moitié foetus ; ils s’en approchèrent comme le voyageur à qui l’on montre à Strasbourg la fille d’un vieux comte de Saverdern, embaumée dans sa parure de fiancée. Ce squelette enfantin fait frémir, car ses mains fluettes et livides portent l’anneau des épousées, et sa tête tombe en poussière au milieu des fleurs d’oranger.
[...]

Mais la jeunesse ne s’en contentait pas.[...]
Un sentiment de malaise inexprimable commença donc à fermenter dans tous les cœurs jeunes."

Les "jeunes " et la politique : Libération, 11 février 2010

























L'engagement politique des jeunes : c'est le thème que se proposait d'explorer le quotidien Libération le jeudi 11 février, à travers une interview de la politologue Anne Muxel, auteur de Avoir 20 ans en politique.
L'article est consultable en ligne sur


L'interview est à lire, bien entendu, ne serait-ce que pour son analyse des nouvelles formes d'engagement qui seraient propres à une génération.
Cependant, il est véritablement regrettable, d'un point de vue scientifique, qu'aucun élément de comparaison ne soit véritablement donné :  il aurait été intéressant de pouvoir comparer les chiffres de l'abstention des "jeunes" avec l'abstention de  la génération précédente au même âge, ou encore  les comportements d'électeurs appartenant à des classes d'âge différentes lors d'une même élection . Ceci n'est fait que trop rapidement, au détour d'une phrase : "6 Français sur 10 ne se sont pas déplacés non plus."

Par ailleurs, les analyses de l'INSEE nuancent les affirmations de Mme Muxel: voici quelques données que j'ai sélectionnées. Pour les étudiants, il peut être intéressant de se demander en quoi elles complètent ou apportent un contre-point à l'article...

Doc 1.

Champ : électeurs inscrits en France métropolitaine.
Source : Insee, fichier national des électeurs, mars 2007.

 Doc. 2.

Ainsi pour les élections présidentielles de 2007 :  "Les jeunes se sont inscrits en nombre. En 2007, en métropole, près de 1,4 million de personnes sont inscrites pour la première fois sur les listes, soit 3,4 % du corps électoral.
Le facteur démographique et l’inscription d’office des jeunes qui ont atteint 18 ans en 2006 ne suffisent pas à expliquer l’ampleur du phénomène. En effet, les inscriptions d’office ne représentent que 40 % des nouvelles inscriptions. Au-delà, 830 000 électeurs sont venus d’eux-mêmes se faire enregistrer fin 2006 : la moitié sont âgés de moins de 30 ans et un quart ont entre 30 et 39 ans (graphique 2). La proportion de nouveaux inscrits atteint 6 % parmi les 18-24 ans (hors inscription d’office), 5 % parmi les 25-29 ans et 4 % parmi les 30-34 ans. Ce mouvement d’inscription des générations récentes à la veille du scrutin présidentiel de 2007 illustre a contrario la position de retrait qu’une partie d’entre elles avait adoptée au cours des années passées. Il s’agit un peu plus souvent d’hommes, dans 52 % des cas, alors que les hommes ne représentent que 47 % du corps électoral." (Insee)

Doc. 3.
Participation aux élections présidentielles de 2002 et 2007 selon la génération
(1er tour,  2ème tour)
                                              2007              2002



Génération 1920             76,8       78,2       73,0       79,8
Génération 1930             87,5       87,9       81,0       86,3
Génération 1940             91,0       90,8       79,7       86,4
Génération 1950             89,9       89,6       76,5       85,3
Génération 1960             87,4       88,1       72,3       81,6
Génération 1970             84,5       84,0       63,7       73,9
Génération 1980             80,9       79,8       68,4       78,1

Doc. 4.