Affichage des articles dont le libellé est Psychanalyse. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Psychanalyse. Afficher tous les articles

S'entraîner : sujet BTS blanc Générations

BTS BLANC – CGO


Première partie : Synthèse
Vous rédigerez une synthèse objective et ordonnée des documents suivants :
• Document 1 : Gérard Vincent, Le Peuple lycéen, Gallimard,1974.
• Document 2 : François de singly, «L'invention privée de nouvelles façons de "vivre ensemble" », Le Monde (20 août 1998)
• Document 3 : MONTAIGNE, Essais, Livre premier, chap. XXVIII, 1580-1595
• Document 4 : Saturne dévorant un de ses enfants, tableau de Francisco Goya (1746-1828), peint entre 1819 et 1823

Deuxième partie : écriture personnelle
Vous répondrez d’une façon argumentée et ordonnée à la question suivante, en vous appuyant sur les textes du corpus et sur vos lectures personnelles :
Comment vous situez-vous par rapport aux générations antérieures ?




• Document 1 : Gérard Vincent, Le Peuple lycéen, Gallimard,1974.
La méfiance - inavouée - des pères à l'égard de l'impatience des fils n'est pas historiquement nouvelle. Ce qui est plus nouveau, c'est sans doute le sentiment de culpabilité qui imprègne les mentalités adultes. Non seulement les parents commencent - enfin - à se sentir responsables de la naissance de leurs enfants (alors que dans les générations précédentes on exigeait que les enfants fussent « reconnaissants » à l'égard de leurs géniteurs) mais aussi ils tendent à se percevoir comme coupables de Katyn, d'Auschwitz, d'Hiroshima, des guerres menées par la France en Indochine et en Algérie et même des bombardements américains au Viêt-Nam et de la misère du Tiers-Monde. Ceux qui avaient vingt ans en 1940 ont rencontré des choix embarrassants : Pétain ou de Gaulle (le plus souvent d'ailleurPétain, « puis » de Gaulle), la Libération (révolution ou restauration ?), la décolonisation, mai 1968, etc., c'est-à-dire tous ces grands événements nationaux qui, depuis trente ans, ont trouvé les Français divisés. Combien d'adultes ressentent la honte d'avoir fait de « mauvais » choix et reconstruisent - à l'intention de leurs enfants notamment - une sorte d'autobiographie imaginaire où leur attentisme de 1940-1944 se transforme en épopée de la Résistance ? Combien d'adultes balancent entre une éducation « permissive » à laquelle les convie un freudisme sommaire qui fait partie des idées du moment (mais alors, ne seront-ils pas considérés comme des parents « démissionnaires » ?) et une éducation traditionnelle et autoritaire (mais alors, ne seront-ils pas perçus comme des parents « répressifs », comme des « pères-flics » ?). Le procès du père s'instruit quotidiennnement à la table familiale : le discours de cet homme, bien nanti mais « de gauche », prône le bouleversement de la société tout entière mais se mue en une incitation à être « raisonnable », en une dénonciation de toutes les utopies spontanéistes lorsque son fils veut descendre dans la rue pour « changer la vie » dans le sens précisément préconisé par le père. Le propos de ce chef de famille catholique et cossu est contesté par sa fille qui lui reproche de parler dix fois plus souvent de l'argent que de Dieu.
La sévérité avec laquelle les adultes - ou certains d'entre eux - se perçoivent reste très en deçà du réquisitoire que les jeunes prononcent contre eux. Puisque enseignement et éducation restent sous-tendus par une conception volontariste de l'existence (le monde est malléable à la volonté humaine et l'homme apte à contrôler - sinon à susciter - l'événement), il en découle que le fils tient le père pour responsable des horreurs de la guerre et des insuffisances de la paix. Certes le père peut répondre que lui-même n'a pas demandé à naître, qu'il a été jeté à vingt ou trente ans dans la Seconde Guerre mondiale, qu'il a hérité lui aussi de l'impuissance de la génération précédente, qu'il n'est pas sûr, après tout, que l'humanité ne se pose que les problèmes qu'elle peut résoudre ; que le fils en le dénonçant comme responsable sera jugé comme tel par sa propre descendance. Vain discours puisque la société de consommation a accouché de cet enfant naturel : une jeunesse non culpabilisée qui fait allègrement son procès car, dépourvue du sens de son propre péché, elle a - au plus haut degré - le sens du péché de l'autre (de l'adulte) et celui du péché des nantis (des pays riches responsables de la misère du Tiers-Monde).

• Document 2 : François de singly, «L'invention privée de nouvelles façons de "vivre ensemble" », Le Monde (20 août 1998)

À écouter ou lire certains discours de gauche comme de droite, il y aurait crise du lien social dans notre société. Ce serait une évidence. Et il y aurait un responsable : « C'est la faute aux parents. » Parce que les parents ne sont pas assez autoritaires, pas assez sévères avec leurs enfants, la société irait mal. Alors, on menace de suspendre ou de mettre sous tutelle les prestations sociales des parents de délinquants, et surtout on rappelle à longueur de commentaire que le retour à l'ordre dans la famille, garant du bon fonctionnement dans la société, demande une plus grande place accordée au père. La part trop grande donnée aux mères aurait contribué à un tel état de confusion familiale.
Ainsi, on remonte une des pièces idéologiques du XIXe siècle. En effet, les opposants à la Révolution française estimaient qu'en tuant le roi on avait tué le père, et que la société était sur le déclin. Ils réclament alors que l'autorité du père soit rétablie, espérant que, derrière le retour du père, puisse avoir lieu le retour du roi et le retour de Dieu. Dans une telle optique, vivre ensemble demande avant tout obéissance et soumission. La famille, «cellule de base de la société», doit d'abord mettre en œuvre en son sein de telles relations : un père, avec l'autorité, une mère, soumise, et les enfants, eux aussi soumis pour toute leur vie. Le groupe familial l'emporte sur les individus qui le composent.
Aujourd'hui, ceux et celles qui gémissent sur les méfaits du temps font des rêves comparables : si seulement la famille pouvait revenir comme avant, avec un père au centre et des enfants obéissants, la société française se porterait mieux. Un tel raisonnement oublie l'essentiel : les parents doivent préparer leurs enfants à être des adultes qui pourront vivre dans la société de demain. Or toutes les prévisions nous annoncent que le monde de demain demandera des individus autonomes, capables de faire preuve de « flexibilité » dans leurs parcours professionnels. Et on voudrait que ces individus aient une personnalité à l'ancienne, définie en priorité par la vertu de l'obéissance !
Étrange aveuglement nostalgique qui nous interdit de réfléchir à notre avenir! La question de « vivre ensemble » en cette fin de XXe siècle réclame de l'imagination. Contrairement à certaines apparences, les familles contemporaines ont su inventer de nouvelles relations au sein desquelles les enfants apprennent à être autonomes en participant aux décisions familiales — toutes les enquêtes de décision d'achat le montrent -, en ayant droit à certains territoires personnels. Dans la majorité des cas, ces enfants doivent aussi contribuer à l'intérêt collectif, défini par le travail et la réussite de chacun. Ils doivent donc travailler à l'école. S'est mise en place progressivement une nouvelle famille qui respecte chacun, y compris dans son avenir (ce qui n'exclut pas certaines contraintes).
© Le Monde

• Document 3 : MONTAIGNE, Essais, Livre premier, chap. XXVIII, 1580-1595

Des enfants aux pères, c'est plutôt respect. L'amitié se nourrit de communication qui ne peut se trouver entre eux pour la trop grande disparité, et offenserait à l'aventure les devoirs de nature. Car ni toutes les secrètes pensées des pères ne se peuvent communiquer aux enfants pour n'y engendrer une messéante privauté [une familiarité déplacée], ni les avertissements et corrections qui est un des premiers offices [devoirs] d'amitié, ne se pourraient exercer des enfants aux pères. Il s'est trouvé des nations où, par usage, les enfants tuaient leurs pères, et d'autres où les pères tuaient leurs enfants, pour éviter l'empêchement qu'ils se peuvent quelquefois entreporter, et naturellement l'un dépend de la ruine de l'autre. Il s'est trouvé des philosophes dédaignant cette couture [ce lien] naturelle, témoin Aristippe : quand on le pressait de l'affection qu'il devait à ses enfants pour être sortis de lui, il se mit à cracher, disant que cela en était aussi bien sorti; que nous engendrions bien des poux et des vers. Et cet autre, que Plutarque voulait induire à s'accorder [se réconcilier] avec son frère : « Je n'en fais pas, dit-il, plus grand état pour être sorti de même trou. » C'est, à la vérité, un beau nom et plein de dilection [attrait] que le nom de frère, et à cette cause en fîmes-nous, lui et moi, notre alliance. Mais ce mélange de biens, ces partages, et que la richesse de l'un soit la pauvreté de l'autre, cela détrempe merveilleusement et relâche cette soudure fraternelle. Les frères ayant à conduire le progrès de leur avancement en même sentier et même train, il est forcé qu'ils se heurtent et choquent souvent. Davantage, la correspondance et relation qui engendre ces vraies et parfaites amitiés, pourquoi se trouvera-t-elle en ceux-ci? Le père et le fils peuvent être de complexion entièrement éloignée, et les frères aussi. C'est mon fils, c'est mon parent, mais c'est un homme farouche, un méchant ou un sot. Et puis, à mesure que ce sont amitiés que la loi et l'obligation naturelle nous commandent, il y a d'autant moins de notre choix et liberté volontaire. Et notre liberté volontaire n'a point de production qui soit plus proprement sienne que celle de l'affection et amitié. Ce n'est pas que je n'aie essayé de ce côté-là tout ce qui en peut être, ayant eu le meilleur père qui fut [pourtant], et le plus indulgent, jusques à son extrême vieillesse, et étant d'une famille fameuse de père en fils, et exemplaires en cette partie de la concorde fraternelle.

• Document 4 : Saturne dévorant un de ses enfants, tableau de Francisco Goya (1746-1828), peint entre 1819 et 1823 

La Merditude des choses, un film de Felix Van Groeningen






Courrez voir ce film magnifique qui interroge, avec un humour aussi tendre que violent et iconoclaste, la question de la filiation, de ce que nous lèguent les générations ; comment "être un Strobbe" tout en étant enfin "différent"? La famille de Gunther est autant ce qui le détruit que ce qui l'aide à se construire et peu-être aussi à survivre, de même que les punitions de ses maîtres font peu à peu de lui un écrivain. C'est drôle, très drôle, atrocement drôle mais aussi parfois épouvantable (âmes sensibles s'abstenir!), dur et émouvant. Et la problématique est au coeur de notre sujet.


La critique de Télérama :

CRITIQUE bien La merditude, c'est quand on a une vie de merde... et qu'on trouve ça normal. Question d'habitude. Ou même d'hérédité. C'est le cas de Gunther, 13 ans, qui vit dans les années 80 à Trouduc-les-Oies chez sa grand-mère, avec son père et ses trois oncles, quatre ogres braillards, chômeurs et biturés à la bière du réveil au coucher. Faire ses lignes de punition (quelque chose dans le genre « Tu ne frapperas pas tes camarades sous prétexte qu'ils se sont moqués de ta famille») à côté d'un papa torché ou voir ses tontons foutre à la porte l'huissier, ça le fait marrer, Gunther. Sa mère, qui a fui depuis longtemps ? « Une pute, madame », répond-il tranquillement à l'assistante sociale. Il est un Strobbe, il en est fier, et, comme le dit l'oncle Petrol, carabine à la main : « On ne touche pas à un Strobbe. » Sauf quand l'ado se fait tabasser par papa, que l'alcool et la déprime finissent par rendre dingue...
Bienvenue en enfer ? Oui et non, car ce petit film flamand, en passe de devenir un phénomène (triomphe monstre en Belgique, début de carrière en Amérique), est réjouissant au possible. Une alchimie parfaite entre lose totale, avec décors grisâtres assortis, et énergie dévorante, comme en témoigne la course de vélo à poil de l'affiche. Les Strobbe sont machos, glandeurs, pathétiques, violents à l'occasion, mais Felix Van Groeningen les filme avec l'empathie, la tendresse que Cassavetes avait pour ses paumés. Ils en deviennent terriblement attachants, ces gros boeufs chevelus fans de Roy Orbison (!). Bourrés, ils peuvent même être hilarants. Construit en allers et retours entre l'enfance de Gunther et sa vie d'adulte cynique (tu m'étonnes !), ce portrait de famille en chaos constant ose tous les excès, toutes les grossièretés sans jamais sombrer dans la vulgarité. Dans sa manière d'éructer, si émouvante, ce film pourrait être une chanson de Jacques Brel. Revigorant dans sa désespérance même.
Guillemette Odicino
Télérama, Samedi 02 janvier 2010

La critique du Monde :   "La Merditude des choses" : roman d'initiation au milieu des chopes de bière

Il faut plus se fier au titre de ce film qu'à son affiche. La séquence qui met en scène une course cycliste dont les concurrents montent leurs machines dans le plus simple appareil n'occupe qu'un moment du film. Ce troisième long-métrage du jeune metteur en scène flamand Felix Van Groeningen est en revanche tout entier consacré à la transmutation d'un monde excrémentiel en oeuvre d'art. L'expérience est menée avec un mélange d'outrance joyeuse et de noire mélancolie qui trouve tout naturellement son cadre sous un grand ciel bas et gris, dans un petit village des Flandres.
La Merditude des choses est adaptée d'un roman à succès de Dimitri Verhulst, nourri de l'expérience de l'auteur. Celui-ci se présente sous les traits de Gunther Strobbe, garçon blond que l'on voit tour à tour à l'entrée de l'adolescence (Kenneth Vanbaeden), et au seuil de l'âge mûr (Valentijn Dhaenens).
A 30 ans, Gunther vit de petits boulots en attendant de voir publier son premier roman et que voie le jour son premier-né, qu'il n'a pas désiré. En le voyant vivre quinze ans plus tôt, on comprend son peu d'enthousiasme pour la paternité. Il a grandi dans une drôle de maison. La seule femme y était sa grand-mère, propriétaire du logis qui abritait aussi ses quatre fils adultes, au regard de l'état civil sinon du sens commun, à commencer par le père de Gunther, Cel (Koen De Graeve), le facteur du village, qui a hérité de son propre père un alcoolisme à toute épreuve. C'est aussi le seul de la fratrie à occuper un emploi à temps plein, les autres naviguant entre petits boulots, délinquance et oisiveté à outrance.
Une vingtaine de millions de spectateurs français ont récemment éprouvé tout ce qu'une tournée postale sous l'emprise de l'alcool pouvait avoir de comique. Felix Van Groeningen n'est pas bégueule et sait bien que les gens bourrés peuvent faire de drôles de choses, voire des choses très drôles. Il les met en scène avec générosité, laissant les situations aller jusqu'à leur paroxysme.
Ceux-ci peuvent être ridicules ou touchants - les quatre lascars s'invitent chez un voisin iranien pour regarder à la télévision (la leur a été saisie) un concert de Roy Orbison et se noient dans la bière et la voix suave du créateur de Pretty Woman. Ils peuvent être aussi sordides et cruels - l'oncle Petrol (Wouter Hendrickx) séduit sans hésitation l'adolescente dont Gunther est amoureux.
Filmé de très près, ce quatuor (qui, physiquement, évoque les pires heures du heavy metal) suscite une sympathie qu'on a, depuis son fauteuil, du mal à comprendre, tant le comportement des quatre fils Strobbe est parfois abject. Cette compréhension tient pour une bonne part au travail des comédiens, qui découpent leurs personnages à la hache dans les séquences frénétiques et leur apportent un peu de nuances lorsque le rythme se ralentit.
Les souffrances du jeune Gunther procèdent du déchirement entre la dévotion qu'il témoigne à son père comme à ses oncles et sa parfaite lucidité. Il voit bien que Cel se détruit lentement (enfin, pas si lentement que ça). Il partage avec lui la haine pour la femme qui les a abandonnés tous deux, mais sait bien que celle-ci n'est pas partie sans raison. Il aime à faire ses devoirs (et les nombreuses punitions qui lui sont infligées) entre les chopes de bière, mais sait aussi qu'il ferait mieux d'entrer dans un internat - pas tant pour réussir ses études que pour échapper à la tragédie imminente.
La pauvreté matérielle expose Gunther à toutes les humiliations, mais le mépris des frères Strobbe pour les règles de la vie en société lui fait entrevoir des moments de grandeur burlesque, d'autant plus drôles qu'ils menacent à tout moment de basculer. Dans ce carnaval perpétuel, la petite maman des grands Strobbe (Gilda de Bal) doit toute seule donner la mesure de la raison, ce qu'elle fait avec autant de constance que d'insuccès.
La structure en allers-retours du film est faite pour montrer comment un garçon façonné par ces circonstances misérables mais parfois épiques peut passer à l'âge d'homme. Ce versant du film, qui montre les tribulations d'un écrivain contraint de livrer des pizzas, est bien en retrait du reste de La Merditude. Nécessaire à la structure du récit, il le ralentit, le banalise. Cette faiblesse épisodique est rachetée par l'ultime séquence du film qui réussit enfin à renouer ces deux fils et à livrer le secret qui se cache au coeur de la merditude des choses.
Thomas Sotinel

Qui sont vraiment les jeunes ? Par les chercheurs du CNRS



Une mine d'articles et de recherches sur le site du CNRS, qui s'interroge :  
Qui sont vraiment les jeunes ?

Les thèmes abordés sont :
- "La longue route vers l'âge adulte " : cette page s'intéresse à la question de l'adolescence en 2009 ; on y trouve également un article sur le rapport à la musique, et un autre sur le logement, en particulier le départ du domicile parental, question traitée avec humour dans le film Tanguy.
Un extrait de cette page :
"La puberté est de tout temps et de tous lieux, mais elle est avant tout «une construction sociale». C'est de l'extrême fin du XIXe siècle, avec le développement de l'enseignement secondaire, « que l'on peut dater la naissance d'un âge adolescent, dit Michel Fize. En “enfermant” ses fils au collège pour mieux les contrôler et les tenir à distance de son propre pouvoir politique et économique, la bourgeoisie a inventé un vrai “nouvel âge” de la vie. Auparavant, les enfants étaient absorbés trop tôt dans le monde du travail pour connaître cet “entre-deux-âges” et devenaient adultes sans transition. Et il a fallu attendre les années 1960 et la massification scolaire pour que l'adolescence devienne une adolescence pour tous : garçons et filles »."

- "Ces jeunes qui flirtent avec les limites" : des pratiques à risque à la délinquance, cette page interroge le lien souvent établi entre la jeunesse et la violence.

Tuer le père : Oedipe - Le complexe d'Oedipe d'après Freud

Oedipe incarne dans l'imaginaire collectif le meurtrier du père et celui qui le remplace comme amant de sa mère, symbole mythique de l'affrontement des générations. Mais quel est exactement ce mythe? Et qu'appelle-t-on le "complexe d'Oedipe"?


Oedipe et le Sphinx, Gustave Moreau, 1864

Le Mythe 


"Dans la mythologie grecque Œdipe est le fils de Laïos et de Jocaste, qui règnent sur Thèbes. Un oracle prédit à Laïos qu'il sera plus tard tué par son fils : plutôt que de le faire périr, il abandonne Œdipe dans la montagne, après avoir pris soin de lui lier les pieds. Mais un berger trouve l'enfant et le confie au roi de Corinthe Polybos, qui l'élève comme son propre fils, sans lui révéler le secret de ses origines, et le nomme Œdipe, celui qui a les pieds enflés.

Un nouvel oracle prédit à Œdipe qu'il sera le meurtrier de son père : ignorant que Polybos n'est pas celui-ci, il quitte Corinthe pour que la prédiction ne puisse se réaliser. Pendant son voyage, il rencontre Laïos et ses serviteurs et tue son vrai père, qu'il prend pour le chef d'une bande de voleurs.
Lorsqu'il arrive à Thèbes, but de son voyage, il ne peut entrer dans la ville : un monstre sanguinaire, le Sphinx, en empêche l'accès, tuant et dévorant tous les voyageurs incapables de résoudre l'énigme qu'il leur propose. Mais Œdipe trouve la solution, et le Sphinx se tue lui-même : Œdipe devient un héros adulé par les habitants de la ville, qui le proclament roi et lui donnent comme femme la veuve de Laïos, Jocaste, qui n'est autre que sa propre mère.

Oedipe et le Sphinx, J.-A. Ingres, 1808



De nombreuses années s'écoulent, pendant lesquelles Œdipe et Jocaste, ignorant leurs véritables liens de parenté, vivent fort heureux. Mais un jour une épidémie de peste s'abat sur Thèbes, et l'oracle de Delphes annonce que cette épidémie durera tant que le meurtrier de Laïos ne sera pas châtié. Œdipe alors fait rechercher le coupable, mais il ne tarde pas à se rendre compte que c'est lui qui a tué Laïos sans savoir que celui-ci était son père.
Quand Jocaste apprend la nouvelle, elle se suicide de désespoir, et Œdipe comprend que leurs enfants, Étéocle, Polynice, Antigone et Ismène sont maudits. Il se crève alors les yeux et renonce à la royauté. Quelques années plus tard, il est chassé de Thèbes ; errant çà et là, accompagné d'Antigone sa fille qui lui sert de guide, il arrive dans un lieu de culte non loin d'Athènes, où l'on vénère les Euménides. C'est là qu'il meurt, juste après qu'Apollon lui a promis que l'endroit de sa mort sera un lie sacré et bénéfique pour Athènes." (source : ac-strasbourg.fr/pedago/lettres)


Commentaire


Contrairement à Cronos ou à Zeus, on voit qu'Oedipe n'a pas conscience de tuer son père, et même, qu'il cherche à échapper au parricide en fuyant Polybos. Ce mythe est donc fondamentalement différent de celui de Cronos-Saturne, et on pourrait même s'interroger sur son lien avec la question des générations : pour Jean-Pierre Vernant (1914-2007), historien et spécialiste des mythes grecques, ce mythe pose d'abord et essentiellement la question de l'identité et de la culpabilité, bien que la malédiction d'Oedipe réside dans le fait qu'il a "brouillé" les générations et donc l'ordre naturel des choses : "On brouille toutes les générations humaines et on comprend alors que sa présence à Thèbes fasse qu’il n’y a plus de saisons, qu’il n’y a plus de rythme temporel où après l’hiver c’est le printemps, c’est l’été, c’est l’automne. L’été de l’homme, c’est le moment où il est à deux pieds. L’automne et l’hiver c’est le moment où il est à trois pieds et le printemps, c’est quand il est à quatre pieds. Il a tout brouillé. Maintenant, il n’y a plus de saisons Thèbes, c’est la pagaille, c’est le chaos temporel. Il a été cela. Et on voit que cet homme qui savait tout est aussi énigmatique que l’homme que représente Œdipe. Il est énigmatique, on ne sait pas ce que nous sommes. Sa faute, il est coupable du crime le plus grand, de la souillure la plus grande : coucher avec sa mère, tuer son père." (Jean-Pierre Vernant,"Les grands entretiens", 2 mai 2002)

Si la figure d'Oedipe paraît étroitement liée à la question des générations, c'est à cause de l'interprétation qu'en donna Freud, et de la théorie qu'il élabora à partir de ce mythe.
Bien que cette théorie ait été depuis controversée et souvent critiquée, elle n'en demeure pas moins célèbre et souvent citée et utilisée ; c'est pourquoi il convient de la connaître.

Tuer le père : le complexe d'Oedipe d'après Freud

Selon Freud, la mère est le premier objet de l'amour et du désir de l'enfant, car c'est elle qui satisfait, en le nourrissant, toutes ses envies et ses désirs dès la naissance."L'enfant établit un lien étroit entre la satisfaction de ses besoins et l'amour de sa mère : ses besoins ne seront satisfaits que pour autant qu'il est aimé de sa mère, et pour en être aimé il lui faut se conformer à ses exigences et à ses désirs. Sa plus grande angoisse est qu'un tel lien puisse être détruit [...] C'est dans ce contexte que vient prendre place le personnage du père. Il y apparaît comme un troisième terme qui s'introduit en gêneur pour l'enfant dans la relation à deux avec la mère, et qui en compromet le caractère exclusif. L'enfant s'aperçoit qu'il n'est pas tout pour sa mère, qu'il ne peut pas prétendre à posséder seul son intérêt et son amour." (G.P. Brabant, Clefs pour la psychanalyse, 1970) Pour le garçon, "en outre, côte à côte avec les sentiments positifs, l'affection et l'admiration qu'il voue éventuellement à son père, existent des sentiments hostiles et des souhaits de mort à son endroit, issus de la rivalité relative à la mère." (Brabant, op. cit.). Par ailleurs, le garçon doit en même temps construire son identité sexuelle, sa masculinité, en s'identifiant au père tout autant qu'il le jalouse et le rejette.

Ainsi, nous pouvons dire que la théorie de Freud considère comme fondamental le "conflit des générations" : selon lui, le garçon doit symboliquement éliminer le père et prendre sa place pour pouvoir devenir adulte et père à son tour.

Contes et Détour : Le Petit Chaperon Rouge

Morceaux choisis

"- Toutes ces jolies fleurs dans le sous-bois, comment se fait-il que tu ne les regardes même pas, Petit Chaperon rouge ? Et les oiseaux, on dirait que tu ne les entends pas chanter ! Tu marches droit devant toi comme si tu allais à l’école, alors que la forêt est si jolie !
Le Petit Chaperon rouge donna un coup d’oeil alentour et vit danser les rayons du soleil à travers les arbres, et puis partout, partout des fleurs qui brillaient. “ Si j’en faisais un bouquet pour grand- mère, se dit-elle, cela lui ferait plaisir aussi. Il est tôt et j’ai bien le temps d’en cueillir. ”
Sans attendre, elle quitta le chemin pour entrer dans le sous-bois et cueillir des fleurs ; une ici,
l’autre là, mais la plus belle était toujours un peu plus loin, et encore plus loin dans l’intérieur de la forêt."
(Les frères Grimm, 1812)

"Il était une fois une petite fille de Village, la plus jolie qu’on eût su voir ; sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge, qui lui seyait si bien, que partout on l’appelait le Petit Chaperon rouge." (Perrault, 1697)

"Il était une fois une adorable petite fille que tout le monde aimait rien qu’à la voir, et plus que tous, sa grand-mère, qui ne savait que faire ni que donner comme cadeaux à l’enfant. Une fois, elle lui donna un petit chaperon de velours rouge et la fillette le trouva si joli, il lui allait si bien, qu’elle ne voulut plus porter autre chose et qu’on ne l’appela plus que le Petit Chaperon rouge. " (Les frères Grimm, 1812)

"Mais pour ce qui est du Petit Chaperon elle se jura : Jamais plus de ta vie tu ne quitteras le chemin pour courir dans les bois, quand ta mère te l’a défendu. " (Les frères Grimm, 1812)

(Gustave Doré)



Vous trouverez ici une présentation intéressante et précise des différentes versions et interprétations de ce conte célèbre.

(Gustave Doré)

Le Petit Chaperon Rouge nous prévient des dangers du détour... mais la petite fille ne doit-elle pas accepter de quitter le chemin tracé par sa mère et sa grand-mère pour devenir adulte?





C'est l'interprétation psychanalytique que propose Bruno Bettelheim ( Psychanalyse des contes de fées , 1976) de ce conte, qui pour lui symbolise les tensions auxquelles est confrontée la petite fille lors de la puberté : découverte de la sexualité, faite d'attirance et de répulsion ; conflit oedipien : comment "tuer la mère", c'est à dire s'affranchir du modèle maternel pour devenir à son tour une femme? ambiguïté de la figure masculine, celle du séducteur, que l'on désire mais qui effraie, celle du père, qui rassure mais qu'on ne doit pas désirer...
Vous pourrez trouver ici une présentation des analyses de Bettelheim sur ce conte.