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La Merditude des choses, un film de Felix Van Groeningen






Courrez voir ce film magnifique qui interroge, avec un humour aussi tendre que violent et iconoclaste, la question de la filiation, de ce que nous lèguent les générations ; comment "être un Strobbe" tout en étant enfin "différent"? La famille de Gunther est autant ce qui le détruit que ce qui l'aide à se construire et peu-être aussi à survivre, de même que les punitions de ses maîtres font peu à peu de lui un écrivain. C'est drôle, très drôle, atrocement drôle mais aussi parfois épouvantable (âmes sensibles s'abstenir!), dur et émouvant. Et la problématique est au coeur de notre sujet.


La critique de Télérama :

CRITIQUE bien La merditude, c'est quand on a une vie de merde... et qu'on trouve ça normal. Question d'habitude. Ou même d'hérédité. C'est le cas de Gunther, 13 ans, qui vit dans les années 80 à Trouduc-les-Oies chez sa grand-mère, avec son père et ses trois oncles, quatre ogres braillards, chômeurs et biturés à la bière du réveil au coucher. Faire ses lignes de punition (quelque chose dans le genre « Tu ne frapperas pas tes camarades sous prétexte qu'ils se sont moqués de ta famille») à côté d'un papa torché ou voir ses tontons foutre à la porte l'huissier, ça le fait marrer, Gunther. Sa mère, qui a fui depuis longtemps ? « Une pute, madame », répond-il tranquillement à l'assistante sociale. Il est un Strobbe, il en est fier, et, comme le dit l'oncle Petrol, carabine à la main : « On ne touche pas à un Strobbe. » Sauf quand l'ado se fait tabasser par papa, que l'alcool et la déprime finissent par rendre dingue...
Bienvenue en enfer ? Oui et non, car ce petit film flamand, en passe de devenir un phénomène (triomphe monstre en Belgique, début de carrière en Amérique), est réjouissant au possible. Une alchimie parfaite entre lose totale, avec décors grisâtres assortis, et énergie dévorante, comme en témoigne la course de vélo à poil de l'affiche. Les Strobbe sont machos, glandeurs, pathétiques, violents à l'occasion, mais Felix Van Groeningen les filme avec l'empathie, la tendresse que Cassavetes avait pour ses paumés. Ils en deviennent terriblement attachants, ces gros boeufs chevelus fans de Roy Orbison (!). Bourrés, ils peuvent même être hilarants. Construit en allers et retours entre l'enfance de Gunther et sa vie d'adulte cynique (tu m'étonnes !), ce portrait de famille en chaos constant ose tous les excès, toutes les grossièretés sans jamais sombrer dans la vulgarité. Dans sa manière d'éructer, si émouvante, ce film pourrait être une chanson de Jacques Brel. Revigorant dans sa désespérance même.
Guillemette Odicino
Télérama, Samedi 02 janvier 2010

La critique du Monde :   "La Merditude des choses" : roman d'initiation au milieu des chopes de bière

Il faut plus se fier au titre de ce film qu'à son affiche. La séquence qui met en scène une course cycliste dont les concurrents montent leurs machines dans le plus simple appareil n'occupe qu'un moment du film. Ce troisième long-métrage du jeune metteur en scène flamand Felix Van Groeningen est en revanche tout entier consacré à la transmutation d'un monde excrémentiel en oeuvre d'art. L'expérience est menée avec un mélange d'outrance joyeuse et de noire mélancolie qui trouve tout naturellement son cadre sous un grand ciel bas et gris, dans un petit village des Flandres.
La Merditude des choses est adaptée d'un roman à succès de Dimitri Verhulst, nourri de l'expérience de l'auteur. Celui-ci se présente sous les traits de Gunther Strobbe, garçon blond que l'on voit tour à tour à l'entrée de l'adolescence (Kenneth Vanbaeden), et au seuil de l'âge mûr (Valentijn Dhaenens).
A 30 ans, Gunther vit de petits boulots en attendant de voir publier son premier roman et que voie le jour son premier-né, qu'il n'a pas désiré. En le voyant vivre quinze ans plus tôt, on comprend son peu d'enthousiasme pour la paternité. Il a grandi dans une drôle de maison. La seule femme y était sa grand-mère, propriétaire du logis qui abritait aussi ses quatre fils adultes, au regard de l'état civil sinon du sens commun, à commencer par le père de Gunther, Cel (Koen De Graeve), le facteur du village, qui a hérité de son propre père un alcoolisme à toute épreuve. C'est aussi le seul de la fratrie à occuper un emploi à temps plein, les autres naviguant entre petits boulots, délinquance et oisiveté à outrance.
Une vingtaine de millions de spectateurs français ont récemment éprouvé tout ce qu'une tournée postale sous l'emprise de l'alcool pouvait avoir de comique. Felix Van Groeningen n'est pas bégueule et sait bien que les gens bourrés peuvent faire de drôles de choses, voire des choses très drôles. Il les met en scène avec générosité, laissant les situations aller jusqu'à leur paroxysme.
Ceux-ci peuvent être ridicules ou touchants - les quatre lascars s'invitent chez un voisin iranien pour regarder à la télévision (la leur a été saisie) un concert de Roy Orbison et se noient dans la bière et la voix suave du créateur de Pretty Woman. Ils peuvent être aussi sordides et cruels - l'oncle Petrol (Wouter Hendrickx) séduit sans hésitation l'adolescente dont Gunther est amoureux.
Filmé de très près, ce quatuor (qui, physiquement, évoque les pires heures du heavy metal) suscite une sympathie qu'on a, depuis son fauteuil, du mal à comprendre, tant le comportement des quatre fils Strobbe est parfois abject. Cette compréhension tient pour une bonne part au travail des comédiens, qui découpent leurs personnages à la hache dans les séquences frénétiques et leur apportent un peu de nuances lorsque le rythme se ralentit.
Les souffrances du jeune Gunther procèdent du déchirement entre la dévotion qu'il témoigne à son père comme à ses oncles et sa parfaite lucidité. Il voit bien que Cel se détruit lentement (enfin, pas si lentement que ça). Il partage avec lui la haine pour la femme qui les a abandonnés tous deux, mais sait bien que celle-ci n'est pas partie sans raison. Il aime à faire ses devoirs (et les nombreuses punitions qui lui sont infligées) entre les chopes de bière, mais sait aussi qu'il ferait mieux d'entrer dans un internat - pas tant pour réussir ses études que pour échapper à la tragédie imminente.
La pauvreté matérielle expose Gunther à toutes les humiliations, mais le mépris des frères Strobbe pour les règles de la vie en société lui fait entrevoir des moments de grandeur burlesque, d'autant plus drôles qu'ils menacent à tout moment de basculer. Dans ce carnaval perpétuel, la petite maman des grands Strobbe (Gilda de Bal) doit toute seule donner la mesure de la raison, ce qu'elle fait avec autant de constance que d'insuccès.
La structure en allers-retours du film est faite pour montrer comment un garçon façonné par ces circonstances misérables mais parfois épiques peut passer à l'âge d'homme. Ce versant du film, qui montre les tribulations d'un écrivain contraint de livrer des pizzas, est bien en retrait du reste de La Merditude. Nécessaire à la structure du récit, il le ralentit, le banalise. Cette faiblesse épisodique est rachetée par l'ultime séquence du film qui réussit enfin à renouer ces deux fils et à livrer le secret qui se cache au coeur de la merditude des choses.
Thomas Sotinel

Détours de l'amour : la Carte du Tendre

Max Ernst, "Le jardin de la France", 1962


Cliquez sur la carte pour l'agrandir

"La Carte de Tendre est la carte d’un pays imaginaire appelé «Tendre» inspiré par Clélie, Histoire romaine de Madeleine de Scudéry, imaginé au XVIIe siècle par différentes personnalités dont Catherine de Rambouillet. On retrouve tracées, sous forme de villages et de chemins, dans cette "représentation topographique et allégorique", les différentes étapes de la vie amoureuse selon les Précieuses de l’époque. On attribue à François Chauveau la gravure de cette carte figurant en illustration dans la première partie de Clélie, Histoire romaine.

Tendre est le nom du pays ainsi que de ses trois villes capitales. Tendre a un fleuve, Inclination, rejoint à son embouchure par deux rivières, Estime et Reconnaissance. Les trois villes de Tendre, Tendre-sur-Inclination, Tendre-sur-Estime et Tendre-sur-Reconnaissance sont situées sur ces trois cours d’eau différents. Pour aller de Nouvelle-Amitié à Tendre-sur-Estime, il faut passer par le lieu de Grand-Esprit auquel succèdent les agréables villages de Jolis-vers, Billet-galant et Billet-doux. Dans cette sorte de géographie amoureuse, le fleuve Inclination coule tranquillement car il est domestiqué tandis que la Mer est dangereuse car elle représente les passions. La seule Passion positive est celle qui la source de nobles sentiments que l’homme peut éprouver. Le lac d’Indifférence représente l’ennui." (source : wikipedia)


Découvrez la playlist moustaki avec Georges Moustaki



"La Carte du Tendre", Georges Moustaki

Le long du fleuve qui remonte
Par les rives de la rencontre
Aux sources d'émerveillement
On voit dans le jour qui se lève
S'ouvrir tout un pays de rêve
Le tendre pays des amants
On part avec le cœur qui tremble
Du bonheur de partir ensemble
Sans savoir ce qui nous attend
Ainsi commence le voyage
Semé d'écueils et de mirages
De l'amour et de ses tourments

Quelques torrents de médisance
Viennent déchirer le silence
Essayant de tout emporter
Et puis on risque le naufrage
Lorsque le vent vous mène au large
Des îles d'infidélité
Plus loin le courant vous emporte
Vers les rochers de la discorde
Et du mal à se supporter
Enfin la terre se dénude
C'est le désert de l'habitude
L'ennui y a tout dévasté

Quand la route paraît trop longue
Il y a l'escale du mensonge
L'auberge de la jalousie
On y déjeune de rancune
Et l'on s'enivre d'amertume
L'orgueil vous y tient compagnie
Mais quand tout semble à la dérive
Le fleuve roule son eau vive
Et l'on repart à l'infini
Où l'on découvre au bord du Tendre
Le jardin où l'on peut s'étendre
La terre promise de l'oubli


Cette représentation traditionnelle a été détournée par BNP Paribas : du tendre au trader, voici un détour auquel je n'aurais pas pensé... Mais la valeur du détour est-elle alors la même? Autant l'amour se nourrit d'attentes et d'exploration, autant la spéculation relève ici plus des détours de la stratégie et de la ruse... Et n'attend-t-on pas du trader une certaine efficacité, rapidité?



Labyrinthes

(Labyrinthe d'Ashcombe, Australie)

Je vous renvoie à l'article très complet de Wikipedia sur ce sujet.
Dans le cadre du Détour, nous retiendrons bien entendu la fonction initiatique du labyrinthe, que l'on retrouve dans de nombreuses cultures et religions. Se perdre pour se trouver et se révéler. C'est l'art du détour qui fait de Thésée un héros.

(Maître des Cassoni Campana, Thésée et le Minotaure, entre 1510 et 1520)

De même, dans Harry Potter et la Coupe de Feu, le labyrinthe constitue l'épreuve ultime et un lieu d'initiation : il est significatif qu'à l'intérieur du cycle, qui relève du roman d'apprentissage, ce tome soit celui consacré au passage de l'enfance à l'adolescence (découverte de l'amour et du désir notamment) ; de même, c'est au coeur du labyrinthe que le héros fera pour la 1ère fois réellement face à son ennemi. Mais le labyrinthe n'est pas sans danger, comme le prouve la mort de Cédric Diggory.

(Harry Potter et la Coupe de Feu, adaptation de Mike Newell, 2005)


Le célèbre labyrinthe de la Cathédrale d'Amiens, parcouru à genoux par les fidèles comme un pèlerinage symbolique :



Celui de la Cathédrale de Chartres

Esthétiques du Détour

Émotion, surprise, bouleversement des repères et des habitudes, sinuosités et lignes courbes, échappées, liberté... Le Détour apporte à l'Art bien de ses qualités. Il est également une marque de maîtrise, lorsque la ligne jamais ne s'égare, ne se brise malgré la complexité du parcours : maîtrise de Frank Gehry ou celle des grands calligraphes...
Je vous propose donc une petite galerie de l'art du détour...


Architectes du détour...


Musée Guggenheim, New-York : Frank Lloyd Wright (1959)








































Musée Gugenheim, Bilbao : Frank Gehry (1997)




































"Maison dansante" (Nationale-Nederlanden Building), Prague : Frank Gehry (1996)




Antoni Gaudi 1852 - 1926 , Barcelone
















Calligraphies...



















Jardins à l'anglaise... : le détour programmé


(Scotney Castle Garden)

"Le jardin à l’anglaise est en complète opposition au style de jardin à la française par son agencement et ses formes irrégulières. Il en prend le contre-pied, aussi bien esthétiquement que symboliquement, en se proclamant avant tout paysage et peinture. Par ce refus de la symétrie et donc des codes, il devint un symbole d’émancipation vis-à-vis de la monarchie et de ses représentants, notamment sous la Révolution française, alors que l’influence française prédominait jusque là. Une esthétique privilégiant la redécouverte de la nature sous son aspect sauvage et poétique fut alors la priorité des concepteurs de l’époque, l’objectif n’étant plus de contrôler la nature mais d’en jouir. Cette conception allait submerger l’Europe ; ainsi à Versailles, un jardin à l’anglaise est réalisé au Petit Trianon pour la reine Marie-Antoinette. Vallonné de collines artificielles, il comprend un petit lac, une grotte et un belvédère.

Ainsi, dès le début du XVIè siècle, les jardins à l’anglaise se caractérisent par des cheminements sinueux ouvrant sur des points de vue pittoresques, là où un peintre poserait volontiers son chevalet. Il n’est donc pas surprenant que leurs concepteurs soient le plus souvent des peintres, comme William Kent qui en fut le précurseur. Tout comme dans un tableau, on recherche l’équilibre des volumes, la variété et l’harmonie des couleurs et des matières végétales avec des arbres rares aux feuillages colorés, des troncs torturés, pelouse, ruisseau, étang, prairie ou précipice. La perspective atmosphérique prime sur la perspective optique. Les imperfections de la nature y sont donc exploitées et non corrigées ; c’est la reconstitution d’un paysage sauvage voire anarchique à l’état naturel.


(Leonardslee Garden)

On trouve donc dans ces jardins à l’anglaise une association de diverses espèces ornementales de formes et de couleurs variés, des arbustes, des fourrés, des rochers, des statues, des bancs. L’itinéraire n’est pas balisé : la promenade dans un jardin à l’anglaise laisse une grande part à la surprise et à la découverte. Pas d’allées rectilignes guidant les pas du promeneur mais plutôt une sorte « d’errance poétique ». Le jardin à l’anglaise est en somme une peinture vivante." (source : Binette et Jardin.com)

Jardins japonais


(Jardin du temple Meigetsuin de Kamakura, Japon)

"
La perspective : elle est liée au principe de miniaturisation : en jouant sur la taille des éléments proches et lointains (par exemple, en plaçant de grands arbres au premier plan et des arbres plus petits à distance), il est possible de donner l’illusion d’espace à certaines zones du jardin.

Au contraire de la perspective occidentale, reposant sur un plan horizontal et un point de fuite, la perspective du jardin japonais repose sur le « principe des trois profondeurs » de la peinture chinoise, avec un premier plan, un plan intermédiaire, et un plan lointain. Les vides entre plans sont occupés par des plans d’eau, de mousse, ou de sable." (source : wikipedia)

"La dissimulation : Les jardins japonais ne se révèlent jamais complètement à la vue, pour des raisons esthétiques : cacher certains éléments selon le point de vue rend le jardin plus intéressant et le fait paraître plus grand qu’il ne l’est réellement. Le miegakure (見隠, « cacher et révéler ») utilise la végétation, les bâtiments et des éléments de décor comme des lanternes pour cacher ou montrer différentes parties du jardin selon la perspective de l’observateur." (source : wikipedia)

"Le principe d'asymétrie évite qu'un objet ou aspect déséquilibre la composition en paraissant trop dominant par rapport aux autres, et rend celle-ci plus dynamique. Il associe le spectateur à la composition, en incitant à parcourir du regard d'un point intéressant au suivant. (source : wikipedia)

"Les diverses parties du jardin représentent symboliquement des étapes qu’il convient de franchir les unes après les autres et dans un ordre précis pour parvenir, petit à petit, à l’illumination ou, au moins, à la sérénité. On escalade donc une montagne minuscule comme on enjambe une rivière ou qu’on traverse un lac grâce à une pierre plate qui suggère un pont." (source : tao-yin.com)


Little Miss Sunshine



Fiche
2006/ USA - 1h 41
REALISATEUR Valerie Faris
ACTEURS PRINCIPAUX Toni Collette, Greg Kinnear, Steve Carell, Paul Dano, Alan Arkin
Oscar du meilleur second rôle masculin, Oscar du meilleur scénario original, César du meilleur film étranger, Grand Prix du Jury au Festival de Dauville




Bande Annonce : Little Miss Sunshine
envoyé par cineFA.


L'Histoire : Cliquez ici pour un résumé



 Le Détour dans Little Miss Sunshine
En tant que "Road-Movie", Little Miss Sunshine est essentiellement un film sur le détour ; mais comment celui-ci est-il appréhendé?

- La peur du détour

La première partie du film semble a priori condamner le détour, à travers des personnages qui cherchent à "aller droit au but" : c'est le cas bien sûr du père, Richard Hoover, avec son "Parcours vers le succès en 9 étapes" qui interdit tout détour, mais aussi de son fils, Dwayne, tendu vers le but à atteindre et qui se soumet à une discipline de fer, ou d'Olive,  engagée dans un cursus de concours où le détour n'a pas sa place, comme le signifie par exemple le refus d'accepter les retardataires lors de l'épreuve finale ; ce refus du détour peut être symbolisé par les chorégraphies qui occupent une place centrale dans la sélection : par définition, la chorégraphie interdit tout détour, tout pas hors du schéma pré-établi, toute improvisation .
Ainsi, le détour paraît lié à l'échec, aux "losers", dans une société où la compétition, les "winners" constituent une valeur suprême.
Citation : 
"Il existe deux sortes d'individus: les gagnants et les perdants. A l'intérieur de chacun de vous sans exception, au fond de vous, au coeur, au plus profond de votre être, il y a un vainqueur, un vainqueur qui n'attend que d'être réveillé et laché à l'assaut de l'immensité du monde. Avec mon nouveau programme "Refuser l'échec" en 9 étapes, vous avez désormais les outils nécessaires, la connaissance et le savoir-faire pour mettre vos vieilles habitudes de perdants derrière vous et aller de l'avant pour réaliser vos rêves les plus fous. Finies les hésitations. Finies les jérémiades. Finies les excuses. Soyez les acteurs de ce monde, je veux que vous soyez des gagnants ! Merci."

A l'inverse, le personnage du grand-père est d'emblée lié au détour, qui constitue pour lui un véritable art de vivre (voir son apologie du "détour" sexuel en opposition avec le droit chemin matrimonial).



Cependant, le détour s'immisce dès les premières minutes dans l'intrigue : c'est bien un détour qui constitue l'élément déclencheur positif, celui qui a arrêté le parcours de la candidate que remplacera Olive. Mais cet élément déclencheur devrait également fonctionner comme un signal d'alerte : sera-t-il possible d'éviter les détours et les embûches sur ces voies qu'ils se sont tracées?

- Le triomphe du Détour





En effet, bien des détours attendent les personnages, symbolisés par le trajet erratique de la camionnette : arrêts, poussées, volte-face pour rechercher une Olive malencontrueusement oubliée... le trajet échappe à tout contrôle et cette échappée en roue libre culmine dans la recherche burlesque de la sortie d'autoroute qui conduirait sans détour au but, c'est à dire ici à la porte de l'hôtel.


Peu à peu, ces détours constituent l'essentiel et deviennent des moments précieux ; ils rendent unité et solidarité à la famille éclatée, ils permettent à chacun de se trouver, se retrouver.


A la fin, le détour devient volontaire, affirmation de soi et de  liberté contre les schémas imposés par la société ; la chorégraphie et le concours sont détournés tandis que les personnages s'approprient l'espace dont on voulait les exclure... Le détour ouvre l'espace de la contestation, de la liberté, de l'identité mais aussi du plaisir et d'un certain bonheur... 



Génération(s) dans Little Miss Sunshine

La question des générations occupe également une place centrale dans Little Miss Sunshine. Trois générations sont ici rassemblées, au sens propre, à l'intérieur d'un espace clos. Les questions de l'adolescence, de la vieillesse et de la mort, de l'enfance, de la maturité sont abordées, mais aussi la question des relations entre les générations, et le problème de la transmission.


- Des relations conflictuelles.

Dans la première partie du film, c'est le conflit qui caractérise les relations inter-générationnelles : conflit entre Richard et son père, et entre Richard et ses enfants, conflit entre Dwayne et l'ensemble des adultes à qui il oppose son silence : "I hate everyone". L'oncle Franck constitue un cas à part, puisque, nous le verrons, son statut d'adulte semble problématique.  La mère est elle du côté de l'harmonie, elle est le lien fragile qui cherche à réunir les différents protagonistes.
Peu à peu, les conflits vont se résoudre, en suivant une voie "naturelle", celle des âges de la vie  : le grand-père meurt, ce qui permet à Richard de découvrir l'amour qu'il lui portait ; Dwayne grandit et dépasse les caprices de l'adolescence.

- Le "brouillage" des générations.
Ce mouvement "naturel" s'oppose au brouillage des générations qui constitue une problématique importante du film. La confusion des générations est un symptôme du dérèglement de la société : plusieurs personnages sont incapables d'assumer leur statut d'adulte, et s'enferment dans le "jeunisme" ; c'est le cas du grand-père, bien sûr, mais aussi de l'oncle qui ressemble à un éternel adolescent, et même du père incapable de remplir véritablement sa fonction de père. 

Les enfants, quant à eux,  sont privés d'enfance, contraints d'endosser trop tôt un rôle d'adulte : dans les concours, les petites filles sont transformées en femmes fatales et sexualisées d'une manière qui suscite le malaise ; seule Olive conserve sa posture et son corps d'enfant. 


Au sein de la famille, l'irresponsabilité des adultes oblige Olive et son frère à assumer des responsabilités qui ne devraient pas être les leurs : c'est Olive qui sort son frère de la crise alors que ses parents demeurent impuissants ; c'est à Dwayne qu'on confie la tâche de veiller sur son oncle,  alors qu'enfermer un adolescent en crise et un dépressif suicidaire semble pour le moins irresponsable...

La hiérarchie des générations se rééquilibre à la fin : Olive manifeste son appartenance à l'enfance dans une danse libératrice, les adultes semblent avoir "grandi". De manière très significative, Richard prend les choses en main après la mort de son père, comme si il avait enfin réussi à "tuer le père".



- La question de la transmission.
Ce dérèglement des génération(s) (caractéristique de notre société : voir le phénomène de "l'adulescence" et les concours de Mini Miss, qui existent réellement) rend la transmission problématique. Le fil qui conduirait de Richard à ses enfants est rompu, c'est le grand-père qui se charge de la transmission (c'est lui qui prépare Olive au concours, lui qui prend en charge l'éducation sexuelle et sentimentale de Dwayne). Mais un grand-père héroïnomane exclu de sa maison de retraite peut-il constituer un modèle? 
Peu à peu, au fur et à mesure des détours du voyage, le lien de transmission se reconstruit, en particulier entre Franck et son neveu dans la scène au bord de la plage.   









Lire une critique du film  ici



Contes et Détour : Le Petit Chaperon Rouge

Morceaux choisis

"- Toutes ces jolies fleurs dans le sous-bois, comment se fait-il que tu ne les regardes même pas, Petit Chaperon rouge ? Et les oiseaux, on dirait que tu ne les entends pas chanter ! Tu marches droit devant toi comme si tu allais à l’école, alors que la forêt est si jolie !
Le Petit Chaperon rouge donna un coup d’oeil alentour et vit danser les rayons du soleil à travers les arbres, et puis partout, partout des fleurs qui brillaient. “ Si j’en faisais un bouquet pour grand- mère, se dit-elle, cela lui ferait plaisir aussi. Il est tôt et j’ai bien le temps d’en cueillir. ”
Sans attendre, elle quitta le chemin pour entrer dans le sous-bois et cueillir des fleurs ; une ici,
l’autre là, mais la plus belle était toujours un peu plus loin, et encore plus loin dans l’intérieur de la forêt."
(Les frères Grimm, 1812)

"Il était une fois une petite fille de Village, la plus jolie qu’on eût su voir ; sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge, qui lui seyait si bien, que partout on l’appelait le Petit Chaperon rouge." (Perrault, 1697)

"Il était une fois une adorable petite fille que tout le monde aimait rien qu’à la voir, et plus que tous, sa grand-mère, qui ne savait que faire ni que donner comme cadeaux à l’enfant. Une fois, elle lui donna un petit chaperon de velours rouge et la fillette le trouva si joli, il lui allait si bien, qu’elle ne voulut plus porter autre chose et qu’on ne l’appela plus que le Petit Chaperon rouge. " (Les frères Grimm, 1812)

"Mais pour ce qui est du Petit Chaperon elle se jura : Jamais plus de ta vie tu ne quitteras le chemin pour courir dans les bois, quand ta mère te l’a défendu. " (Les frères Grimm, 1812)

(Gustave Doré)



Vous trouverez ici une présentation intéressante et précise des différentes versions et interprétations de ce conte célèbre.

(Gustave Doré)

Le Petit Chaperon Rouge nous prévient des dangers du détour... mais la petite fille ne doit-elle pas accepter de quitter le chemin tracé par sa mère et sa grand-mère pour devenir adulte?





C'est l'interprétation psychanalytique que propose Bruno Bettelheim ( Psychanalyse des contes de fées , 1976) de ce conte, qui pour lui symbolise les tensions auxquelles est confrontée la petite fille lors de la puberté : découverte de la sexualité, faite d'attirance et de répulsion ; conflit oedipien : comment "tuer la mère", c'est à dire s'affranchir du modèle maternel pour devenir à son tour une femme? ambiguïté de la figure masculine, celle du séducteur, que l'on désire mais qui effraie, celle du père, qui rassure mais qu'on ne doit pas désirer...
Vous pourrez trouver ici une présentation des analyses de Bettelheim sur ce conte.