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Détours de l'initiation : Le Roman d'apprentissage

Le roman d'apprentissage fait du détour  non seulement le motif essentiel du récit mais aussi son moteur : c'est à travers les détours qu'empruntent la vie et le parcours du personnage que se construit l'intrigue, et que le personnage se construit lui-même.

"Le roman d'apprentissage, ou roman de formation est un genre littéraire romanesque né en Allemagne au XVIIIe siècle (à ne pas confondre avec le roman de jeunesse). On parle aussi de roman initiatique et, par ailleurs, de conte initiatique. En allemand, le roman de formation est nommé Bildungsroman. Ce terme est dû au philologue allemand Johann Carl Simon Morgenstern qui voyait dans le Bildungsroman « l'essence du roman par opposition au récit épique ».
Un roman d'apprentissage a pour thème le cheminement évolutif d'un héros, souvent jeune, jusqu'à ce qu'il atteigne l'idéal de l'homme accompli et cultivé. Le héros découvre en général un domaine particulier dans lequel il fait ses armes. Mais en réalité, c'est une conception de la vie en elle-même qu'il se forge progressivement. En effet, derrière l'apprentissage d'un domaine, le jeune héros découvre les grands événements de l'existence (la mort, l'amour, la haine, l'altérité, pour prendre quelques exemples)." (source : Wikipédia)

Dans le roman d'apprentissage, le détour remplit une fonction initiatique ; le détour est bien entendu ici positif, se perdre permet de se trouver.

Vous avez forcément déjà lu un roman d'apprentissage ; voici quelques indications bibliographiques, qui permettront de nourrir votre "banque d'exemples" pour l'expression personnelle...



Perceval ou le Conte du Graal, Chrétien de Troyes, 1181

Vous trouverez ici une analyse assez complète de la structure de ce récit en tant que "roman d'apprentissage"


Arthur Hacker, The Temptation of Sir Percival, 1894












Ecoutez ici l'incipit...

Un extrait célèbre (III, 6) : 


 Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues.
Il revint.
Il fréquenta le monde, et il eut d’autres amours, encore. Mais le souvenir continuel du premier les lui rendait insipides ; et puis la véhémence du désir, la fleur même de la sensation était perdue. Ses ambitions d’esprit avaient également diminué. Des années passèrent ; et il supportait le désœuvrement de son intelligence et l’inertie de son cœur.
Vers la fin de mars 1867, à la nuit tombante, comme il était seul dans son cabinet, une femme entra.

Bel Ami, Maupassant, 1885


Le parcours d'un séducteur, qui réussira grâce aux femmes...



Marguerite Duras, Un Barrage contre le Pacifique, 1950


 


Ce roman d'inspiration autobiographique se déroule en Indochine dans les années 1930 ; il nous raconte l'émancipation de Suzanne et de son frère Joseph, prisonniers de la folie de leur mère et de la misère, une misère qui amène d'ailleurs la mère et Joseph à tenter de "vendre" Suzanne ; ce mariage d'argent constitue le fil conducteur de l'intrigue. Ce roman peut également s'inscrire dans le thème "Génération(s)".


Le Film a été adapté en 2008 par Rithy Panh :














Marguerite Duras, L'Amant, 1984



En 1984, Duras revient sur les motifs du Barrage de manière plus ouvertement autobiographique

Extraits :


"L'histoire de ma vie n'existe pas. ça n'existe pas. Il n'y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l'on fait croire qu'il y avait quelqu'un, ce n'est pas vrai il n'y avait personne.

Je n'ai jamais écrit, croyant le faire, je n'ai jamais aimé, croyant aimer, je n'ai jamais rien fait qu'attendre devant la porte fermée.

Je me suis dit qu'on écrivait toujours sur le corps mort du monde et, de même, sur le corps mort de l'amour."


"Dans les histoires de mes livres qui se rapportent à mon enfance, je ne sais plus tout à coup ce que j'ai évité de dire, ce que j'ai dit, je crois avoir dit l'amour que l'on portait à notre mère mais je ne sais pas si j'ai dit la haine qu'on lui portait aussi et l'amour qu'on se portait les uns aux autres, et la haine aussi, terrible, dans cette histoire commune de ruine et de mort qui était celle de cette famille dans tous les cas, dans celui de l'amour comme dans celui de la haine et qui échappe encore à tout mon entendement, qui m'est encore inaccessible, cachée au plus profond de ma chair, aveugle comme un nouveau-né au premier jour. Elle est le lieu au seuil de quoi le silence commence. Ce qui s'y passe c'est justement le silence, ce lent travail pour toute ma vie. "

  "L’homme élégant est descendu de la limousine, il fume une cigarette anglaise. Il regarde la jeune fille au feutre d’homme et aux chaussures d’or. Il vient vers elle lentement. C’est visible, il est intimidé. Il ne sourit pas tout d’abord. Tout d’abord  il lui offre une cigarette. Sa main tremble. Il y a cette différence de race, il n’est pas blanc, il doit la surmonter, c’est pourquoi il tremble. Elle lui dit qu’elle ne fume pas, non merci. Elle ne dit rien d’autre, elle ne lui dit pas laissez-moi tranquille. Alors il a moins peur. Alors il lui dit qu’il croit rêver. Elle ne répond pas. Ce n’est pas la peine qu’elle réponde, que répondrait-elle. Elle attend. Alors il lui demande : mais d’où venez-vous ? Elle dit qu’elle est la fille de l’institutrice de l’école de filles de Sadec. Il réfléchit et puis il dit qu’il a entendu parler de cette dame, sa mère, de son manque de chance avec cette concession  qu’elle aurait achetée au Cambodge, c’est bien ça n’est-ce pas ? Oui c’est ça.
      Il répète que c’est tout à fait extraordinaire de la voir sur ce bac. Si tôt le matin, une jeune fille belle comme elle l’est, vous ne  vous rendez pas compte, c’est très inattendu, une jeune fille blanche dans un car indigène.
      Il lui dit que le chapeau lui va bien, très bien même, que c’est … original… un chapeau d’homme, pourquoi pas ? elle est si jolie, elle peut tout se permettre.
      Elle le regarde. Elle lui demande qui il est. Il lui dit qu’il revient de Paris où il a fait ses études, qu’il habite Sadec lui aussi, justement sur le fleuve, la grande maison bleue avec les grandes terrasses aux balustrades de céramique bleue.
"

Le roman a été adapté par J.J. Annaud en 1992, mais Duras a renié cette adaptation.


Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise, Dai Sijie, 2000




Un joli roman, très accessible, qui raconte le parcours de trois adolescents dans la Chine de Mao et leur émancipation grâce à la lecture de livres interdits.

Le roman a été adapté par l'auteur lui-même en 2002.

Aventures



Aventure
:
Du latin vulgaire adventura (« ce qui doit arriver »), neutre pluriel substantivé (et compris comme féminin singulier) du participe futur de advenire (« arriver, se produire » → voir advenir). D’où le sens, en ancien français de « sort, destin », aujourd’hui désuet sauf dans la locution bonne aventure.



Sans détour, pas d'aventure... C'est d'ailleurs l'une des connotations premières du mot : l'aventure survient hors des sentiers balisés, elle s'offre à celui qui "part à l'aventure", sans but, sans trajectoire déterminée.
Elle est celle qui fonde le héros et le révèle ; ceci apparaît clairement dans cette réponse de Calogrenant, dans Yvain ou le Chevalier au Lion de Chrétien de Troyes (1176) :


- Je sui, fet il, uns chevaliers
Qui quier ce que trover ne puis;
Assez ai quis, et rien ne truis.
-Et que voldroies tu trover?
-Avanture, por esprover
Ma proesce et mon hardemant.
Or te pri et quier et demant,
Se tu sez, que tu me consoille
Ou d'aventure ou de mervoille.

"Je suis, dit-il, un chevalier qui recherche ce que je ne puis trouver ; j'ai beaucoup cherché, et rien ne trouvai .
- Et que voudrais-tu trouver?
- L'aventure, pour mettre à l'épreuve ma vaillance et mon audace. Aussi je te prie, te supplie, te demande de me donner des indications sur une aventure ou une chose extraordinaire dont tu aurais connaissance."

C'est l'aventure aussi qui crée le récit : sans détour et sans péripétie, pas d'histoire, pas de gloire, pas de héros, comme nous le rappelle Wace dans ces vers célèbres du Roman de Brut (1155) :

En cele grant pes que je di,
Ne sai se vos l'avez oï,
Furent les merveilles provees
Et les aventures trovees
Qui d'Artur sont tant recontees
Que a fables sont atornees.

Dans ce grand pays dont je vous parle [l'Angleterre] - je ne sais pas si vous en avez entendu parler- les merveilles furent prouvées, et les aventures trouvées, celles qui au sujet d'Arthur sont tellement racontées qu'elles sont devenues des légendes.

Le Héros est donc celui qui prend le risque du Détour et de ses dangers.
Lors de son voyage au royaume des morts (sur lequel je vous prépare une page), Dante rencontre l'âme d'Ulysse, puni pour avoir franchi les bornes du monde des hommes. Après son Odyssée, il n'est pas resté auprès de Pénélope, il a repris la mer, est reparti à l'aventure, s'est relancé dans le détour : magnifique définition de l'héroïsme de l'aventurier.


Dante, La Divine Comédie, "L'Enfer", chant XXVI :

« Ayant abandonné Circé, qui plus d'un an
me retint dans ses rets, là-bas, près de Gaète
(qui n'avait pas ce nom, imposé par Énée),

ni le très grand amour que j'avais pour mon fils,
ni l'amour filial, ni la foi conjugale
qui devait rendre heureux le cœur de Pénélope

n'ont été suffisants pour vaincre en moi la soif
que j'avais de savoir tous les secrets du monde,
tous les vices de l'homme, ainsi que ses vertus.

Je repris donc la mer et partis vers le large,
avec un seul navire et la petite troupe
qui n'avait pas voulu m'abandonner alors.

J'ai couru les deux bords jusqu'au bout de l'Espagne,
la côte du Maroc et l'île de Sardaigne
et les autres pays qu'entoure cette mer.

Mes compagnons et moi, nous étions vieux et las
au moment d'arriver à cet étroit passage
qu'Hercule au temps jadis signala de ses bornes,

pour dire que personne au-delà ne s'avance ;
nous avions dépassé Séville à notre droite,
après avoir laissé Ceuta sur notre gauche.

« Mes frères, dis-je alors, après cent mille écueils,
nous voici parvenus au bout de l'Occident !
Mais ce bref lumignon du soir de notre vie,

mais ce souffle dernier qui nous demeure encore,
pourront-ils reculer, devant la découverte
qui nous attend, à l'ouest, du monde sans humains ?

Considérez plutôt vos nobles origines :
car vous n'êtes pas faits à l'image des bêtes
mais conçus pour aimer la science et le bien ! »

J'avais, par ce discours, rendu mes compagnons
tellement désireux de me suivre partout,
que je n'aurais plus su comment les retenir.

Tournant la poupe alors du côté du matin,
pour notre vol de fous les rames furent ailes,
et nous voguions à l'ouest en prenant sur la gauche.

Déjà la nuit venait nous montrer les étoiles
d'un pôle différent, le nôtre étant si bas,
qu'il ne surgissait plus des profondeurs de l'eau.

Cinq fois s'est allumée et cinq fois s'est éteinte
la face de la lune où l'on voit la lumière,
depuis que nous glissions sur l'immense Océan,

lorsque sur l'horizon nous avons aperçu
un grand mont noir au loin, qui paraissait plus haut
que toutes les hauteurs que j'avais déjà vues.

Nous criâmes de joie, et bientôt de douleur,
car un orage vint de la terre nouvelle
et s'abattit soudain sur l'avant de la nef.

Il la fit tournoyer trois fois sur l'eau mouvante ;
à la quatrième fois il souleva la poupe,
comme un autre voulait, submergeant notre proue,

jusqu'à ce que la mer se refermât sur nous. »

Ce sont ces vers que cite Godard lors de la scène de projection des rushs dans Le Mépris :

Labyrinthes

(Labyrinthe d'Ashcombe, Australie)

Je vous renvoie à l'article très complet de Wikipedia sur ce sujet.
Dans le cadre du Détour, nous retiendrons bien entendu la fonction initiatique du labyrinthe, que l'on retrouve dans de nombreuses cultures et religions. Se perdre pour se trouver et se révéler. C'est l'art du détour qui fait de Thésée un héros.

(Maître des Cassoni Campana, Thésée et le Minotaure, entre 1510 et 1520)

De même, dans Harry Potter et la Coupe de Feu, le labyrinthe constitue l'épreuve ultime et un lieu d'initiation : il est significatif qu'à l'intérieur du cycle, qui relève du roman d'apprentissage, ce tome soit celui consacré au passage de l'enfance à l'adolescence (découverte de l'amour et du désir notamment) ; de même, c'est au coeur du labyrinthe que le héros fera pour la 1ère fois réellement face à son ennemi. Mais le labyrinthe n'est pas sans danger, comme le prouve la mort de Cédric Diggory.

(Harry Potter et la Coupe de Feu, adaptation de Mike Newell, 2005)


Le célèbre labyrinthe de la Cathédrale d'Amiens, parcouru à genoux par les fidèles comme un pèlerinage symbolique :



Celui de la Cathédrale de Chartres

Little Miss Sunshine



Fiche
2006/ USA - 1h 41
REALISATEUR Valerie Faris
ACTEURS PRINCIPAUX Toni Collette, Greg Kinnear, Steve Carell, Paul Dano, Alan Arkin
Oscar du meilleur second rôle masculin, Oscar du meilleur scénario original, César du meilleur film étranger, Grand Prix du Jury au Festival de Dauville




Bande Annonce : Little Miss Sunshine
envoyé par cineFA.


L'Histoire : Cliquez ici pour un résumé



 Le Détour dans Little Miss Sunshine
En tant que "Road-Movie", Little Miss Sunshine est essentiellement un film sur le détour ; mais comment celui-ci est-il appréhendé?

- La peur du détour

La première partie du film semble a priori condamner le détour, à travers des personnages qui cherchent à "aller droit au but" : c'est le cas bien sûr du père, Richard Hoover, avec son "Parcours vers le succès en 9 étapes" qui interdit tout détour, mais aussi de son fils, Dwayne, tendu vers le but à atteindre et qui se soumet à une discipline de fer, ou d'Olive,  engagée dans un cursus de concours où le détour n'a pas sa place, comme le signifie par exemple le refus d'accepter les retardataires lors de l'épreuve finale ; ce refus du détour peut être symbolisé par les chorégraphies qui occupent une place centrale dans la sélection : par définition, la chorégraphie interdit tout détour, tout pas hors du schéma pré-établi, toute improvisation .
Ainsi, le détour paraît lié à l'échec, aux "losers", dans une société où la compétition, les "winners" constituent une valeur suprême.
Citation : 
"Il existe deux sortes d'individus: les gagnants et les perdants. A l'intérieur de chacun de vous sans exception, au fond de vous, au coeur, au plus profond de votre être, il y a un vainqueur, un vainqueur qui n'attend que d'être réveillé et laché à l'assaut de l'immensité du monde. Avec mon nouveau programme "Refuser l'échec" en 9 étapes, vous avez désormais les outils nécessaires, la connaissance et le savoir-faire pour mettre vos vieilles habitudes de perdants derrière vous et aller de l'avant pour réaliser vos rêves les plus fous. Finies les hésitations. Finies les jérémiades. Finies les excuses. Soyez les acteurs de ce monde, je veux que vous soyez des gagnants ! Merci."

A l'inverse, le personnage du grand-père est d'emblée lié au détour, qui constitue pour lui un véritable art de vivre (voir son apologie du "détour" sexuel en opposition avec le droit chemin matrimonial).



Cependant, le détour s'immisce dès les premières minutes dans l'intrigue : c'est bien un détour qui constitue l'élément déclencheur positif, celui qui a arrêté le parcours de la candidate que remplacera Olive. Mais cet élément déclencheur devrait également fonctionner comme un signal d'alerte : sera-t-il possible d'éviter les détours et les embûches sur ces voies qu'ils se sont tracées?

- Le triomphe du Détour





En effet, bien des détours attendent les personnages, symbolisés par le trajet erratique de la camionnette : arrêts, poussées, volte-face pour rechercher une Olive malencontrueusement oubliée... le trajet échappe à tout contrôle et cette échappée en roue libre culmine dans la recherche burlesque de la sortie d'autoroute qui conduirait sans détour au but, c'est à dire ici à la porte de l'hôtel.


Peu à peu, ces détours constituent l'essentiel et deviennent des moments précieux ; ils rendent unité et solidarité à la famille éclatée, ils permettent à chacun de se trouver, se retrouver.


A la fin, le détour devient volontaire, affirmation de soi et de  liberté contre les schémas imposés par la société ; la chorégraphie et le concours sont détournés tandis que les personnages s'approprient l'espace dont on voulait les exclure... Le détour ouvre l'espace de la contestation, de la liberté, de l'identité mais aussi du plaisir et d'un certain bonheur... 



Génération(s) dans Little Miss Sunshine

La question des générations occupe également une place centrale dans Little Miss Sunshine. Trois générations sont ici rassemblées, au sens propre, à l'intérieur d'un espace clos. Les questions de l'adolescence, de la vieillesse et de la mort, de l'enfance, de la maturité sont abordées, mais aussi la question des relations entre les générations, et le problème de la transmission.


- Des relations conflictuelles.

Dans la première partie du film, c'est le conflit qui caractérise les relations inter-générationnelles : conflit entre Richard et son père, et entre Richard et ses enfants, conflit entre Dwayne et l'ensemble des adultes à qui il oppose son silence : "I hate everyone". L'oncle Franck constitue un cas à part, puisque, nous le verrons, son statut d'adulte semble problématique.  La mère est elle du côté de l'harmonie, elle est le lien fragile qui cherche à réunir les différents protagonistes.
Peu à peu, les conflits vont se résoudre, en suivant une voie "naturelle", celle des âges de la vie  : le grand-père meurt, ce qui permet à Richard de découvrir l'amour qu'il lui portait ; Dwayne grandit et dépasse les caprices de l'adolescence.

- Le "brouillage" des générations.
Ce mouvement "naturel" s'oppose au brouillage des générations qui constitue une problématique importante du film. La confusion des générations est un symptôme du dérèglement de la société : plusieurs personnages sont incapables d'assumer leur statut d'adulte, et s'enferment dans le "jeunisme" ; c'est le cas du grand-père, bien sûr, mais aussi de l'oncle qui ressemble à un éternel adolescent, et même du père incapable de remplir véritablement sa fonction de père. 

Les enfants, quant à eux,  sont privés d'enfance, contraints d'endosser trop tôt un rôle d'adulte : dans les concours, les petites filles sont transformées en femmes fatales et sexualisées d'une manière qui suscite le malaise ; seule Olive conserve sa posture et son corps d'enfant. 


Au sein de la famille, l'irresponsabilité des adultes oblige Olive et son frère à assumer des responsabilités qui ne devraient pas être les leurs : c'est Olive qui sort son frère de la crise alors que ses parents demeurent impuissants ; c'est à Dwayne qu'on confie la tâche de veiller sur son oncle,  alors qu'enfermer un adolescent en crise et un dépressif suicidaire semble pour le moins irresponsable...

La hiérarchie des générations se rééquilibre à la fin : Olive manifeste son appartenance à l'enfance dans une danse libératrice, les adultes semblent avoir "grandi". De manière très significative, Richard prend les choses en main après la mort de son père, comme si il avait enfin réussi à "tuer le père".



- La question de la transmission.
Ce dérèglement des génération(s) (caractéristique de notre société : voir le phénomène de "l'adulescence" et les concours de Mini Miss, qui existent réellement) rend la transmission problématique. Le fil qui conduirait de Richard à ses enfants est rompu, c'est le grand-père qui se charge de la transmission (c'est lui qui prépare Olive au concours, lui qui prend en charge l'éducation sexuelle et sentimentale de Dwayne). Mais un grand-père héroïnomane exclu de sa maison de retraite peut-il constituer un modèle? 
Peu à peu, au fur et à mesure des détours du voyage, le lien de transmission se reconstruit, en particulier entre Franck et son neveu dans la scène au bord de la plage.   









Lire une critique du film  ici



Détours par l'Autre Monde : voyages dans le royaume des morts


(Eugène DELACROIX, Dante et Virgile aux Enfers, 1822)

Ibant obscuri sola sub nocte per umbram...

"Ils s'en allaient obscurs sous la nuit solitaire...", Virgile,
Enéide, Chant VI

Enée et Orphée

Enée est l'un des héros de la guerre de Troie qui, comme Ulysse, endure de nombreuses péripéties avant de s'établir en Italie (on fait de lui l'ancêtre des fondateurs de Rome). Au cours de son long voyage, il est conduit par la Sibylle (prêtresse d'Apollon) à travers le royaume des morts à la recherche de l'ombre de son père, Anchise. Il s'agit là d'un voyage initiatique, où le héros pourra affronter et dépasser un passé douloureux afin de se tourner vers son avenir, qui lui est révélé :
"Énée est initié au secret de son avenir personnel et national, et tout simplement au secret de la vie dans la révélation fantastique du cycle des réincarnations, qui introduit le futur au coeur même de l'au-delà, qui introduit la vie dans le royaume des morts [...] L'initiation se réalise dans un monde qui est au sens propre "au delà", qui à tous égards est en dehors de l'expérience quotidienne, quand il n'est pas son contraire, qui est au delà du temps." (Deproost, "La marche initiatique d'Enée dans les Enfers", 1994)

Encore une fois, c'est ici le détour qui fonde l'héroïsme et permet de se trouver, de se connaître soi-même, détour extrême où l'on quitte le chemin des vivants pour emprunter une voie jamais empruntée par quiconque : Charon, qui a pour charge de faire traverser le fleuve des Enfers aux âmes des morts, ne s'y trompe pas : " Qui que tu sois, dit-il, que veux-tu ? Quelle audace
Te présente à mes yeux contre l’ordre du sort ? Arrête ! c’est ici l’empire de la mort ; Nul n’y paraît vivant." (Enéide, VI)

Figure du détour, Enée nous permet aussi d'aborder la question des "Génération(s)" : il symbolise l'amour filial, le respect dû au père : "une des grandeurs de Virgile est d'avoir inscrit cette révélation dans le rapport étroit qui unit naturellement le père et le fils." (Deproost). Il est traditionnellement représenté portant sur son dos son père pour le sauver lors de l'incendie de Troie.





Orphée, poète et musicien, affronte lui aussi les Enfers, à la recherche de sa bien-aimée Eurydice : lisez ici toute son histoire.

Orphée, J. Delville, 1893


Le voyage d'Orphée est peut-être plus ambigu que celui d'Enée, car il se solde par un échec ; et c'est d'ailleurs parce qu'il a détourné les yeux vers elle qu'il perd pour toujours son Eurydice... Cependant, le détour une fois de plus est signe d'élection, d'héroïsme : Orphée comme Enée quitte les chemins des vivants, et il y parvient grâce au pouvoir divin, surnaturel de son chant...



Orphée et Eurydice, Michel Martin Drolling, 1820




Gérard de Nerval, "El Desdichado", 1854

El Desdichado

Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l'Inconsolé,
Le Prince d'Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, - et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m'as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s'allie.

Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J'ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène...

Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.


Orphée, Gustave Moreau, 1865


Contes et Détours : Le Petit Poucet

Ce Conte pour mes étudiants, en particulier pour Fatiha ; car

"Nous sommes tous d'Athène en ce point ; et moi-même,
Au moment que je fais cette moralité,
Si Peau d'âne m'était conté,
J'y prendrais un plaisir extrême,
Le monde est vieux, dit-on : je le crois, cependant
Il le faut amuser encor comme un enfant. "


Charles Perrault , Histoires ou Contes du temps passé – Contes de ma mère l’Oye, 1697


Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient sept enfants, tous garçons; l'aîné n'avait que dix ans, et le plus jeune n'en avait que sept.
On s'étonnera que le bûcheron ait eu tant d'enfants en si peu de temps ; mais c'est que sa femme allait vite en besogne, et n'en avait pas moins de deux à la fois.
Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les incommodaient beaucoup, parce qu'aucun d'eux ne pouvait encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinait encore, c'est que le plus jeune était fort délicat et ne disait mot : prenant pour bêtise ce qui était une marque de la bonté de son esprit.
Il était fort petit, et, quand il vint au monde, il n'était guère plus gros que le pouce, ce qui fit qu'on l'appela le petit Poucet. Ce pauvre enfant était le souffre-douleur de la maison, et on lui donnait toujours tort. Cependant il était le plus fin et le plus avisé de tous ses frères, et, s'il parlait peu, il écoutait beaucoup. Il vint une année très fâcheuse, et la famine fut si grande que ces pauvres gens résolurent de se défaire de leurs enfants.
Un soir que ces enfants étaient couchés, et que le bûcheron était auprès du feu avec sa femme, il lui dit, le cœur serré de douleur :
" Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants; je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis résolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera bien aisé, car, tandis qu'ils s'amuseront à fagoter, nous n'avons qu'à nous enfuir sans qu'ils nous voient.
- Ah! s'écria la bûcheronne, pourrais-tu toi-même mener perdre tes enfants ? "
Son mari avait beau lui représenter leur grande pauvreté, elle ne pouvait y consentir; elle était pauvre, mais elle était leur mère. Cependant, ayant considéré quelle douleur ce lui serait de les voir mourir de faim, elle y consentit, et alla se coucher en pleurant. Le petit Poucet ouït tout ce qu'ils dirent, car ayant entendu, de dedans son lit, qu'ils parlaient d'affaires, il s'était levé doucement et s'était glissé sous l'escabelle de son père, pour les écouter sans être vu. Il alla se recoucher et ne dormit point du reste de la nuit, songeant à ce qu'il avait à faire.
Il se leva de bon matin, et alla au bord d'un ruisseau, où il emplit ses poches de petits cailloux blancs, et ensuite revint à la maison. On partit, et le petit Poucet ne découvrit rien de tout ce qu'il savait à ses frères. Ils allèrent dans une forêt fort épaisse, où à dix pas de distance, on ne se voyait pas l'un l'autre. Le bûcheron se mit à couper du bois, et ses enfants à ramasser des broutilles pour faire des fagots. Le père et la mère, les voyant occupés à travailler, s'éloignèrent d'eux insensiblement, et puis s'enfuirent tout à coup par un petit sentier détourné.
Lorsque ces enfants se virent seuls, ils se mirent à crier et à pleurer de toute leur force.









Le petit Poucet les laissait crier, sachant bien par où il reviendrait à la maison, car en marchant il avait laissé tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu'il avait dans ses poches. Il leur dit donc : " Ne craignez point, mes frères; mon père et ma mère nous ont laissés ici, mais je vous ramènerai bien au logis: suivez-moi seulement. "
Ils le suivirent, et il les mena jusqu'à leur maison, par le même chemin qu'ils étaient venus dans la forêt. Ils n'osèrent d'abord entrer, mais ils se mirent tous contre la porte, pour écouter ce que disaient leur père et leur mère.
Dans le moment que le bûcheron et la bûcheronne arrivèrent chez eux, le seigneur du village leur envoya dix écus, qu'il leur devait il y avait longtemps, et dont ils n'espéraient plus rien.
Cela leur redonna la vie, car les pauvres gens mouraient de faim. Le bûcheron envoya sur l'heure sa femme à la boucherie. Comme il y avait longtemps qu'elle n'avait mangé, elle acheta trois fois plus de viande qu'il n'en fallait pour le souper de deux personnes. Lorsqu'ils furent rassasiés, la bûcheronne dit :
" Hélas ! où sont maintenant nos pauvres enfants ? Ils feraient bonne chère de ce qui nous reste là. Mais aussi, Guillaume, c'est toi qui les as voulu perdre ; j'avais bien dit que nous nous en repentirions. Que font-ils maintenant dans cette forêt ? Hélas! mon Dieu, les loups les ont peut-être déjà mangés! Tu es bien inhumain d'avoir perdu ainsi tes enfants ! "
Le bûcheron s'impatienta à la fin ; car elle redit plus de vingt fois qu'ils s'en repentiraient, et qu'elle l'avait bien dit. Il la menaça de la battre si elle ne se taisait.
Ce n'est pas que le bûcheron ne fût peut-être encore plus fâché que sa femme, mais c'est qu'elle lui rompait la tête, et qu'il était de l'humeur de beaucoup d'autres gens, qui aiment fort les femmes qui disent bien, mais qui trouvent très importunes celles qui ont toujours bien dit. La bûcheronne était tout en pleurs :
" Hélas! où sont maintenant mes enfants, mes pauvres enfants! "
Elle le dit une fois si haut, que les enfants, qui étaient à la porte, l'ayant entendue, se mirent à crier tous ensemble:
" Nous voilà! nous voilà! "
Elle courut vite leur ouvrir la porte, et leur dit en les embrassant :
" Que je suis aise de vous revoir, mes chers enfants ! Vous êtes bien las, et vous avez bien faim ; et toi, Pierrot, comme te voilà crotté, viens que je te débarbouille."

Ce Pierrot était son fils aîné, qu'elle aimait plus que tous les autres, parce qu'il était un peu rousseau, et qu'elle était un peu rousse. Ils se mirent à table, et mangèrent d'un appétit qui faisait plaisir au père et à la mère, à qui ils racontaient la peur qu'ils avaient eue dans la forêt, en parlant presque toujours tous ensemble. Ces bonnes gens étaient ravis de revoir leurs enfants avec eux, et cette joie dura tant que les dix écus durèrent.



Mais, lorsque l'argent fut dépensé, ils retombèrent dans leur premier chagrin, et résolurent de les perdre encore ; et, pour ne pas manquer leur coup, de les mener bien plus loin que la première fois. Ils ne purent parler de cela si secrètement qu'ils ne fussent entendus par le petit Poucet, qui fit son compte de sortir d'affaire comme il avait déjà fait ; mais, quoiqu'il se fût levé de grand matin pour aller ramasser de petits cailloux, il ne put en venir à bout, car il trouva la porte de la maison fermée à double tour.
Il ne savait que faire, lorsque, la bûcheronne leur ayant donné à chacun un morceau de pain pour leur déjeuner, il songea qu'il pourrait se servir de son pain au lieu de cailloux, en rejetant par miettes le long des chemins où ils passeraient: il le serra donc dans sa poche.
Le père et la mère les menèrent dans l'endroit de la forêt le plus épais et le plus obscur; et, dès qu'ils y furent, ils gagnèrent un faux-fuyant, et les laissèrent là.
Le petit Poucet ne s'en chagrina pas beaucoup, parce qu'il croyait retrouver aisément son chemin, par le moyen de son pain qu'il avait semé partout où il avait passé ; mais il fut bien surpris lorsqu'il ne put en retrouver une seule miette; les oiseaux étaient venus qui avaient tout mangé.
Les voilà donc bien affligés ; car, plus ils marchaient, plus ils s'égaraient et s'enfonçaient dans la forêt.

La nuit vint, et il s'éleva un grand vent qui leur faisait des peurs épouvantables. Ils croyaient n'entendre de tous côtés que les hurlements de loups qui venaient à eux pour les manger. Ils n'osaient presque se parler, ni tourner la tête. Il survint une grosse pluie, qui les perça jusqu'aux os ; ils glissaient à chaque pas, et tombaient dans la boue, d'où ils se relevaient tout crottés, ne sachant que faire de leurs mains.
Le petit Poucet grimpa au haut d'un arbre, pour voir s'il ne découvrirait rien ; ayant tourné la tête de tous côtés, il vit une petite lueur comme d'une chandelle, mais qui était bien loin, par delà la forêt. Il descendit de l'arbre, et lorsqu'il fut à terre, il ne vit plus rien: cela le désola. Cependant, ayant marché quelque temps avec ses frères, du côté qu'il avait vu la lumière, il la revit en sortant du bois. Ils arrivèrent enfin à la maison où était cette chandelle, non sans bien des frayeurs : car souvent ils la perdaient de vue; ce qui leur arrivait toutes les fois qu'ils descendaient dans quelque fond.
Ils heurtèrent à la porte, et une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce qu'ils voulaient. Le petit Poucet lui dit qu'ils étaient de pauvres enfants qui s'étaient perdus dans la forêt, et qui demandaient à coucher par charité. Cette femme, les voyant tous si jolis, se mit à pleurer, et leur dit :

" Hélas ! mes pauvres enfants, où êtes-vous venus ? Savez-vous bien que c'est ici la maison d'un Ogre qui mange les petits enfants ?
- Hélas ! madame, lui répondit le petit Poucet, qui tremblait de toute sa force, aussi bien que ses frères, que ferons-nous ? Il est bien sûr que les loups de la forêt ne manqueront pas de nous manger cette nuit si vous ne voulez pas nous retirer chez vous, et cela étant, nous aimons mieux que ce soit Monsieur qui nous mange ; peut-être qu'il aura pitié de nous si vous voulez bien l'en prier."
La femme de l'Ogre, qui crut qu'elle pourrait les cacher à son mari jusqu'au lendemain matin, les laissa entrer, et les mena se chauffer auprès d'un bon feu ; car il y avait un mouton tout entier à la broche, pour le souper de l'Ogre.
Comme ils commençaient à se chauffer, ils entendirent heurter trois ou quatre grands coups à la porte : c'était l'Ogre qui revenait. Aussitôt sa femme les fit cacher sous le lit, et alla ouvrir la porte. L'Ogre demanda d'abord si le souper était prêt, et si on avait tiré du vin, et aussitôt se mit à table. Le mouton était encore tout sanglant, mais il ne lui en sembla que meilleur. Il flairait à droite et à gauche, disant qu'il sentait la chair fraîche.
" Il faut, lui dit sa femme, que ce soit ce veau que je viens d'habiller, que vous sentez.
- Je sens la chair fraîche, te dis-je encore une fois, reprit l'Ogre, en regardant sa femme de travers, et il y a ici quelque chose que je n'entends pas. "
En disant ces mots, il se leva de table, et alla
droit au lit.
" Ah! dit-il, voilà donc comme tu veux me tromper, maudite femme! Je ne sais à quoi il tient que je ne te mange aussi : bien t'en prend d'être une vieille bête. Voilà du gibier qui me vient bien à propos pour traiter trois ogres de mes amis, qui doivent me venir voir ces jours-ci. "
Il les tira de dessous le lit, l'un après l'autre. Ces pauvres enfants se mirent à genoux, en lui demandant pardon; mais ils avaient affaire au plus cruel de tous les ogres, qui, bien loin d'avoir de la pitié, les dévorait déjà des yeux, et disait à sa femme que ce seraient là de friands morceaux, lorsqu'elle leur aurait fait une bonne sauce. Il alla prendre un grand couteau ; et en approchant de ces pauvres enfants, il l'aiguisait sur une longue pierre, qu'il tenait à sa main gauche. Il en avait déjà empoigné un, lorsque sa femme lui dit:
" Que voulez-vous faire à l'heure qu'il est ? n'aurez-vous pas assez de temps demain ?
- Tais-toi, reprit l'Ogre, ils en seront plus mortifiés.
- Mais vous avez encore là tant de viande, reprit sa femme : voilà un veau, deux moutons et la moitié d'un cochon !
- Tu as raison, dit l'Ogre : donne-leur bien à souper afin qu'ils ne maigrissent pas, et va les mener coucher. "
La bonne femme fut ravie de joie, et leur porta bien à souper; mais ils ne purent manger, tant ils étaient saisis de peur. Pour l'Ogre, il se remit à boire, ravi d'avoir de quoi si bien régaler ses amis. Il but une douzaine de coups de plus qu'à l'ordinaire : ce qui lui donna un peu dans la tête, et l'obligea de s'aller coucher.



L'Ogre avait sept filles, qui n'étaient encore que des enfants. Ces petites ogresses avaient toutes le teint fort beau, parce qu'elles mangeaient de la chair fraîche, comme leur père ; mais elles avaient de petits yeux gris et tout ronds, le nez crochu, et une fort grande bouche, avec de longues dents fort aiguës et fort éloignées l'une de l'autre. Elles n'étaient pas encore fort méchantes; mais elles promettaient beaucoup, car elles mordaient déjà les petits enfants pour en sucer le sang.
On les avait fait coucher de bonne heure, et elles étaient toutes sept dans un grand lit, ayant chacune une couronne d'or sur la tête. Il y avait dans la même chambre un autre lit de la même grandeur: ce fut dans ce lit que la femme de l'Ogre mit coucher les sept petits garçons; après quoi, elle s'alla coucher auprès de son mari.
Le petit Poucet, qui avait remarqué que les filles de l'Ogre avaient des couronnes d'or sur la tête, et qui craignait qu'il ne prît à l'Ogre quelques remords de ne les avoir pas égorgés dès le soir même, se leva vers le milieu de la nuit, et prenant les bonnets de ses frères et le sien, il alla tout doucement les mettre sur la tête des sept filles de l'Ogre, après leur avoir ôté leurs couronnes d'or, qu'il mit sur la tête de ses frères, et sur la sienne afin que l'Ogre les prît pour ses filles, et ses filles pour les garçons qu'il voulait égorger.
La chose réussit comme il l'avait pensé ; car l'Ogre, s'étant éveillé sur le minuit, eut regret d'avoir différé au lendemain ce qu'il pouvait exécuter la veille. Il se jeta donc brusquement hors du lit, et, prenant son grand couteau:
" Allons voir, dit-il, comment se portent nos petits drôles; n'en faisons pas à deux fois. "






Il monta donc à tâtons à la chambre de ses filles, et s'approcha du lit où étaient les petits garçons, qui dormaient tous, excepté le petit Poucet, qui eut bien peur lorsqu'il sentit la main de l'Ogre qui lui tâtait la tête, comme il avait tâté celles de tous ses frères. L'Ogre, qui sentit les couronnes d'or:
" Vraiment, dit- il, j'allais faire là un bel ouvrage; je vois bien que je bus trop hier au soir. "
Il alla ensuite au lit de ses filles, où ayant senti les petits bonnets des garçons:
" Ah ! les voilà, dit-il, nos gaillards ; travaillons hardiment. "
En disant ces mots, il coupa, sans balancer, la gorge à ses sept filles. Fort content de cette expédition, il alla se recoucher auprès de sa femme. Aussitôt que le petit Poucet entendit ronfler l'Ogre, il réveilla ses frères, et leur dit de s'habiller promptement et de le suivre. Ils descendirent doucement dans le jardin et sautèrent par-dessus les murailles. Ils coururent presque toute la nuit, toujours en tremblant, et sans savoir où ils allaient.
L'Ogre, s'étant éveillé, dit à sa femme :
" Va-t'en là-haut habiller ces petits drôles d'hier au soir. "
L'Ogresse fut fort étonnée de la bonté de son mari, ne se doutant point de la manière qu'il entendait qu'elle les habillât, et croyant qu'il lui ordonnait de les aller vêtir, elle monta en haut, où elle fut bien surprise, lorsqu'elle aperçut ses sept filles égorgées et nageant dans leur sang. Elle commença par s'évanouir, car c'est le premier expédient que trouvent presque toutes les femmes en pareilles rencontres.
L'Ogre, craignant que sa femme ne fût trop longtemps à faire la besogne dont il l'avait chargée, monta en haut pour lui aider. Il ne fut pas moins étonné que sa femme lorsqu'il vit cet affreux spectacle.
"Ah ! qu'ai-je fait là ? s'écria-t-il. Ils me le payeront, les malheureux, et tout à l'heure. "
Il jeta aussitôt une potée d'eau dans le nez de sa femme ; et, l'ayant fait revenir:
" Donne-moi vite mes bottes de sept lieues, lui dit-il, afin que j'aille les attraper. "
Il se mit en campagne, et après avoir couru bien loin de tous les côtés, enfin il entra dans le chemin où marchaient ces pauvres enfants, qui n'étaient plus qu'à cent pas du logis de leur père. Ils virent l'Ogre qui allait de montagne en montagne, et qui traversait des rivières aussi aisément qu'il aurait fait le moindre ruisseau.
Le petit Poucet qui vit un rocher creux proche le lieu où ils étaient, y fit cacher ses six frères et s'y fourra aussi, regardant toujours ce que l' Ogre deviendrait. L'Ogre, qui se trouvait fort las du long chemin qu'il avait fait inutilement (car les bottes de sept lieues fatiguent fort leur homme), voulut se reposer; et, par hasard, il alla s'asseoir sur la roche où les petits garçons s'étaient cachés. Comme il n'en pouvait plus de fatigue, il s'endormit après s'être reposé quelque temps, et vint à ronfler si effroyablement, que les pauvres enfants n'eurent pas moins de peur que quand il tenait son grand couteau pour leur couper la gorge.
Le petit Poucet en eut moins de peur, et dit à ses frères de s'enfuir promptement à la maison pendant que l'Ogre dormait bien fort, et qu'ils ne se missent point en peine de lui. Ils crurent son conseil, et gagnèrent vite la maison.


Le petit Poucet, s'étant approché de l'Ogre, lui tira doucement ses bottes, et les mit aussitôt. Les bottes étaient fort grandes et fort larges ; mais, comme elles étaient fées, elles avaient le don de s'agrandir et de se rapetisser selon la jambe de celui qui les chaussait; de sorte qu'elles se trouvèrent aussi justes à ses pieds et à ses jambes que si elles eussent été faites pour lui. Il alla droit à la maison de l'Ogre, où il trouva sa femme qui pleurait auprès de ses filles égorgées.
" Votre mari, lui dit le petit Poucet, est en grand danger; car il a été pris par une troupe de voleurs, qui ont juré de le tuer s'il ne leur donne tout son or et tout son argent. Dans le moment qu'ils lui tenaient le poignard sur la gorge, il m'a aperçu et m'a prié de vous venir avertir de l'état où il est, et de vous dire de me donner tout ce qu'il a de vaillant, sans en rien retenir, parce qu'autrement ils le tueront sans miséricorde. Comme la chose presse beaucoup, il a voulu que je prisse ses bottes de sept lieues que voilà, pour faire diligence, et aussi afin que vous ne croyiez pas que je sois un affronteur. "
La bonne femme, fort effrayée, lui donna aussitôt tout ce qu'elle avait; car cet Ogre ne laissait pas d'être fort bon mari, quoiqu'il mangeât les petits enfants.
Le petit Poucet, étant donc chargé de toutes les richesses de l'Ogre, s'en revint au logis de son père, où il fut reçu avec bien de la joie. Il y a bien des gens qui ne demeurent pas d'accord de cette dernière circonstance, et qui prétendent que le petit Poucet n'a jamais fait ce vol à l'Ogre; qu'à la vérité il n'avait pas fait conscience de lui prendre ses bottes de sept lieues, parce qu'il ne s'en servait que pour courir après les petits enfants. Ces gens là assurent le savoir de bonne part, et même pour avoir bu et mangé dans la maison du bûcheron.
Ils assurent que lorsque le petit Poucet eut chaussé les bottes de l'Ogre, il s'en alla à la cour, où il savait qu'on était fort en peine d'une armée qui était à deux cents lieues de là, et du succès d'une bataille qu'on avait donnée. Il alla, disent-ils, trouver le roi et lui dit que, s'il le souhaitait il lui rapporterait des nouvelles de l'armée avant la fin du jour. Le roi lui promit une grosse somme d'argent s'il en venait à bout.
Le petit Poucet rapporta des nouvelles, dès le soir même; et cette première course l'ayant fait connaître, il gagnait tout ce qu'il voulait; car le roi le payait parfaitement bien pour porter ses ordres à l'armée ; et une infinité de demoiselles lui donnaient tout ce qu'il voulait, pour avoir des nouvelles de leurs fiancés et ce fut là son plus grand gain.
Il se trouvait quelques femmes qui le chargeaient de lettres pour leurs maris; mais elles le payaient si mal, et cela allait à si peu de chose qu'il ne daignait mettre en ligne de compte ce qu'il gagnait de ce côté-là. Après avoir fait pendant quelque temps le métier de courrier, et y avoir amassé beaucoup de biens, il revint chez son père, où il n'est pas possible d'imaginer la joie qu'on eut de le revoir. Il mit toute sa famille à son aise. Il acheta des offices de nouvelle création pour son père et pour ses frères ; et par là il les établit tous, et fit parfaitement bien sa cour en même temps.

MORALITE
On ne s'afflige point d'avoir beaucoup d'enfants,
Quand ils sont tous beaux, bien faits et bien grands,
Et d'un extérieur qui brille;
Mais si l'un d'eux est faible, ou ne dit mot,
On le méprise, on le raille, on le pille :
Quelquefois, cependant, c'est ce petit marmot
Qui fera le bonheur de toute la famille.